La réciprocité

La réciprocité existe-t-elle ?

  • Le monde n'existe pas
  • Expérience de pensée
  • Effet de l'autre

Le monde n'existe pas

Depuis la philosophie phénoménologique, le monde n'est plus un monde c'est-à-dire une réalité extérieure compréhensible par la raison humaine. Le monde est un phénomène de contact individu-environnement. Le monde est dans l'esprit de l'individu. Prenons l'hypothèse de deux individus dans un local, cela fait deux mondes, deux locaux, car il y a un monde dans chaque individu. Il y a possibilité d'une différence donc de désaccord bien que le sentiment intuitif est que ces deux mondes soient identiques. En fait, il est possible que ces deux mondes soient identiques et fassent l'objet d'un accord mais il faudrait un effort de raison scientifique pour le vérifier ce qui est rarement le cas. Plus couramment, nous confirmons notre accord entre nous par une relation de réciprocité : je regarde l'autre et je pressens qu'il me renvoit une image de moi-même.

 

Expérience de pensée

Or, plusieurs raisons le rendent impossible. D'abord, si nous acceptons que le monde est le produit d'une projection de l'image rétinienne, ce qui semble couramment accordé, nous en déduisons que l'individu ne fait pas partie de cette projection puisqu'il est le support de cette projection. Donc, je ne suis pas présent dans mon monde. Le seul présent est l'autre. Il y a donc désaccord des mondes. La réciprocité est fausse. Toutefois, nous allons voir que ceci n'est pas ce que nous donne l'intuition sensible.

En effet, l'hypothèse de la projection pure de la rétine dans le cerveau est fausse. Dans le cerveau, nous avons une vision du monde et non pas une image du monde. D'autre part, il existe une seconde vision dans le cerveau qui vient se superposer à la vue du corps propre. Nous avons une image permanente du bas de notre corps propre, depuis les épaules jusqu'aux pieds. Cette image est ce que nous appelons le Soi. C'est cette image du corps qui prend le dessus de notre vue, qui se substitue à notre vue. Ce ne sont pas les formes du corps propre que nous captons, par exemple, dans un miroir, car il n'y a jamais dans ces formes la certitude que ce soit notre propre corps. Ce sentiment de certitude n'est pas donné par une raison particulière, mais uniquement grâce à la substitution de l'image visuelle de notre corps par le Soi.

Ce qui compose la vision résultante de ces deux visions, c'est une sous-vision du point de contact entre le bas du corps et le monde. Par exemple, si je marche, j'ai une vision des bosses, des trous et des marches sous les pieds. Si je prends, j'ai la vision des mains. C'est bien ce que confirme constamment la vue qui me focalise sur mes deux pieds ou deux mains. Ce point de contact entre le corps et le monde est ce que nous pouvons appeler de façon abstraite, l'objet. Le désaccord paraît donc irréductible. Cependant l'accord reste possible parce que la vision du bas du corps reste assez floue et superposée pour être inessentielle. D'ailleurs, ce que nous appelons accord est l'empathie. Il y a empathie lorsque la vision du corps propre est effacée ; mais l'empathie reste accidentelle. Il n'y a donc pas de réciprocité mais une empathie ponctuelle.

Effet de l'autre

Il reste que nous avons la vue de l'autre avec son objet dans notre champ visuel rétinien. De la même façon que pour le bas du corps transformé en vision du Soi, l'autre produit une vision d'un Autre attendu ; l'autre réel est transformé en un Autre préexistant. On se rappelle que, pour Sartre, la vision est composée surtout d'objets transformés par l'action dans un collectif : différenciés, déplacés, déballés, modifiés puis finalement rejetés (voir l'article Lecture de Sartre, @existenceparlacte). Or l'Autre de Sartre est l'image de l'action pure anticipée. Sur place, dans le collectif, nous perdrons cette image et nous serons désorientés. L'Autre de Sartre est donc un autre pensé et non-intuitif. Il tient lieu de personne pour donner un aspect actif au monde matériel et inerte.

Au contraire, l'Autre que nous superposons à la vue est celui qui nous présente l'objet du contact avec le monde. L'essentiel de la vision est l'acte de l'Autre sur l'objet. L'Autre n'est pas rapporté, il apparaît sur le champ même de l'action. Il nous fait passer un objet en vision. C'est ce que nous appelons la projection.

Ainsi, toutes les vues du bas du corps et d'un autre individu sont systématiquement décalées dans la vision produite. Il y a deux décalages successifs, d'abord par la projection sur le Soi et ensuite par la projection sur un Autre. Toutefois ce décalage total est extrêmement furtif. L'individu revient à la vue du monde mais cette fois avec une vue focalisée c'est-à-dire avec une connaissance ou un but. C'est pourquoi la vue de l'homme n'est jamais fixée très longuement. Il n'y a donc pas de réciprocité.