Le bien

CHAPITRE 10

Le bien

  • L'effet de la pensée
  • Sur la marche
  • La valeur représente l'énergie
  • Le bien
  • Une visite imprévue
  • La descente dans le gouffre
  • La crise
  • L'interprétation de la crise

 

L'effet de la pensée

  Nous avons vu que chaque instance visionnée est stimulatrice d'une forme de pensée particulière. Si on projette sur l'instance , il apparaît une forme de pensée active. Pour le petit-Autre c'est une pensée sur l'action, une décomposition de l'action (alors ici, il fallait faire cela ; une fois arrivé à ce point là, il faut choisir entre ceci et cela…). Et pour le grand-Autre, il s'agit d'une description d'un objet.

  Cette pensée paraît suivre après coup la vision lorsqu'elle est mélangée à l'action. Mais n'est-ce pas justement l'inverse ?

  On a l'impression que la pensée retient l'acte, qu'elle en mesure la réussite. Or c'est bien l'inverse : la pensée conserve l'acte pour ne pas le perdre ; c'est la pensée qui suscite la vision, le souvenir visuel de l'instance et non l'inverse. La pensée reprend l'acte accompli pour en éviter la perte, l'oubli, pour le ressusciter.

  La parole de l'instance est un simple accompagnement. L'instance est suscitée par un éclat de voix. De même un bruit de voix étranger se fait entendre pour avertir de l'arrivée imminente du grand-Autre qui n'est pas loin. La pensée du Soi, les paroles diverses sont des bruits pour capter l'attention.

  Dans Philosophie La vie subjective… je reconnais avoir été contradictoire sur la pensée. Au début, j'indique que la pensée est écoute du Soi à oreilles fermées. La pensée est un acte d'écouter. Mais par la suite, l'imaginaire rencontre un petit-A qui parle. Ces paroles forment un discours intérieur et donc une pensée. La pensée est alors un acte de parler. Finalement, la pensée réunirait les deux actes. Il y aurait un bruit intérieur qui serait écouté et interprété comme des paroles.

  Les dispositions anti-conflit exigent qu'on s'entende avec l'Autre à l'avance. Cette entente est une forme de loi entre individus. La loi est faite pour empêcher les pertes d'intérêts, les blocages, les régressions. On arrive avec la loi pour Soi sinon il faut la créer.

  La parole de l'instance n'a pas de signification particulière. La parole de l'Autre est très difficile à répéter dans la pensée. L'essentiel est que pour tout acte, tel que parler, il faut activer une instance ; il faut former une vision de l'instance qui motive l'acte.

  Vous allez voir cette position de la pensée dans l'expérience qui suit. Vous allez voir une pensée qui décrit un voyage du « philosophe ». Cette pensée pourra entraîner votre pensée en se transmettant à votre Soi. C'est la pensée qui vous donne la faculté de décrire et de mémoriser l'action. Mais elle est finalement redoublée par une seconde voix qui, elle, vous donnera la faculté de voir les fins, l'avenir et donc la faculté de parler.

Sur la marche

  Le « philosophe » marchait toujours en enregistrant ses observations. La marche était recherchée par le philosophe. La marche est pafois assez ennuyeuse. Tous les petits maux du corps ressortent les uns après les autres. La marche vous fait intégrer pleinement le corps propre c'est à dire le Soi. Mais les pensées du Soi sont simplement ennuyeuses.

  Seulement le philosophe voyait dans la marche l'acte de se déplacer. Or cet acte est le signe du changement. La marche est la représentation de la projection psychique qui entraîne le changement d'acte. La marche est la forme de la téléportation imaginaire dans un Autre.

La valeur représente l'énergie

  Le philosophe était pourtant censé avoir déjà parcouru toute la représentation imaginaire. Que pouvait-il attendre de nouveau ? Les actes se caractérisent par leur but qui est représenté par l'objet. Mais si les actes ont des buts différents, leur fin est toujours la même puisque c'est l'existence. Le fil conducteur de l'action, l'acte dominant recherché dans l'action, la rationalité selon certains auteurs peut être différenciée abstraitement par la valeur. La valeur est une représentation de l'énergie potentielle de l'acte pulsionnel. L'énergie est toujours la même, c'est la mesure d'un écart, mais elle peut être différenciée abstraitement ou rationnellement en différentes valeurs telles que le beau, la vérité, l'amour, etc.

Le bien

  Le philosophe avait connu toutes ces valeurs mais il n'avait pas connu le bien. Le bien est la première valeur dans la représentation en chaîne ; elle devrait donc être la valeur la plus courante. Seulement il existe un processus de blocage social qui s'attaque aux valeurs et particulièrement à la première : le bien. Ce blocage, c'est la morale. Ce qui rend le bien difficile à atteindre.

  Il existe plusieurs sortes de bien. Le bien qui nous intéresse est évidemment le bien psychologique ou imaginaire. Le bien est la raison de l'action où domine l'acte d'écouter. Cet acte entraîne l'individu vers l'existence. Le bien psychologique est associé à l'être. C'est le bien-être.

  John Rawls nous indique dans Théorie de la justice (1971, chapitre 7, p. 437 éd. Points, traduction de C. Audard) : « Des individus rationnels, quels que soient leurs autres désirs, veulent certains biens, en tant que conditions préalables à la réalisation de leurs projets de vie. Toutes choses égales par ailleurs, ils préfère une liberté et des possibilités plus grande ainsi qu'une part plus grande des richesses et des revenus ». Cependant, nous ne croyons pas à la liberté en tant que possibilité d'action. La liberté est un concept du siècle passé. D'autre part, Les richesses et les revenus sont des biens matériels, ils représentent des biens premiers idéaux mais n'en sont pas. Rawls inclut également, plus loin dans le texte, le respect de soi donc des autres puisque le soi se projette dans l'autre. Mais le respect est associé pour nous à l'autorité qui est un détournement de la vérité. Donc le respect n'est pas un bien pour nous. Non, le bien idéal ou premier reste, pour nous, le bien-être. Le bien-être peut prendre des formes concrètes variées, des objets, telles que le conseil (si je le dis, c'est pour votre bien) et bien sûr le revenu. Par contre, pour la richesse, rien n'est moins sûr.

Une visite imprévue

  Le philosophe, qui notait le moindre détail de la rue, remarqua un groupe de quelques personnes qui se plaquaient le long d'une façade pour éviter le flux des passants. Il n'aimait pas particulièrement les groupes mais il ne pouvait pas s'empêcher de les espionner. Qui dit groupe dit nouvelle action à découvrir. Il se rapprocha. Il y avait deux couples, deux autres hommes et une femme. Lorsqu'il fut tout près, une femme lui demanda si la visite allait bientôt commencer. Il lui dit qu'il ne savait pas par réflexe. Il nota que cette attitude illustrait très bien sa psychologie de groupe : pour les membres, un nouveau est dans la même action qu'eux tandis que, pour l'arrivant, les membres sont des répliques d'un seul type dont l'action reste floue. L'arrivant se sent isolé mais il le cache pour s'intégrer de force. Où se tiendrait la fameuse réciprocité ? C'est alors qu'un homme petit avec des grosses lunettes se posta devant les autres et dit que la visite pouvait commencer maintenant et il se rendit devant une porte ancienne et rongée qu'il ouvrit sans effort. Ils entrèrent tous en file et le philosophe les suivit avec anxiété.

  Ils se trouvèrent, serrés, dans un couloir sans jour. La lumière d'un néon jaillit en hésitant. Ils se répartissaient dans l'espace à petits pas. Le petit homme dit d'une voix saccadée : « bonjour, je m'appelle Jean-Paul ; je suis le guide de l'association des amis des grottes. La caverne que vous allez visiter est une des plus grande du monde... C'est une caverne typiquement jurassienne qui s'est formée il y a environ 150.000 ans... Cette caverne a été formée par une couche de roche qui s'est étalée en lave sur une couche de sédiment. Puis la roche s'est soulevée en ondulations alors que la couche de sédiment est restée en place par endroits ce qui a laissé des vides immenses... Finalement la caverne a été recouverte et enterrée sous d'autres couches. Actuellement cette caverne est à 100 mètres de profondeur ce qui est un record de profondeur du monde... Cette caverne est immense et n'est pas éclairée en totalité. Faites attention de ne pas vous perdre. Restez bien groupés et allumez vos lampes-torches en permanence... Plusieurs personnes n'ont jamais été retrouvées... L'air est irrespirable dans des poches aussi ne vous éloignez pas de votre guide... De nombreux squelettes ont été trouvés mais ne les touchez pas. Ils peuvent libérer des virus inconnus... Nous allons utiliser un ascenseur pour descendre et monter qui a été installé à la découverte de la caverne, il y a plus de cinquante ans. C'est le seul moyen de rejoindre la surface… Au passage, vous prendrez votre ticket. Avez-vous des questions 

La descente dans le gouffre

  Pas de question. Tout le monde semblait impatient sauf le philosophe en train de plonger dans des phobies multiples avec des suées dégoulinantes dans le dos. Mais il ne dit rien, l'intégration au groupe l'emportant1. Ils se tassèrent dans l'ascenseur relativement étroit avec des parois en grillage assez grossier. C'était crispant. Il y eut un cri de moteur électrique qui démarre en patinant et l'ascenseur commença sa descente avec une bonne secousse et un cliquetis de ferraille. Le voyant rouge de surcharge clignotait et le philosophe se sentit désigné. La descente était lente ; mais tout à coup, l'ascenseur prit de la vitesse comme s'il était détaché. Il y eut des petits gémissements étouffés. Un ascenseur à deux vitesses ! Seul, un positiviste peut concevoir une telle aberration. Des lumières défilaient derrière le grillage. Une sonnerie vint à leur rencontre en criant puis se perdit plus haut. La descente se fit longue. Le temps s'étirait. Ils avaient peur et restaient silencieux, crispés. Enfin l'ascenseur freina dans un cri déchirant. Il continua à petite vitesse et vint s'arrêter pile devant un sol éclairé. Ils se détachèrent avec soulagement. Certains disaient tout bas des critiques haineuses. Le guide tournait dans l'ascenseur et déclara : « bizarre, ce signal de surcharge. » Le philosophe se retourna angoissé.

  En fait de caverne immense, ils n'étaient que dans une galerie moyenne avec un éclairage rougeâtre assez faible. Le philosophe sentit avec soulagement que le guide, comme les autoritaires, choisissait d'oublier l'incident qui risquait d'entacher la visite. Il se dirigeait vers le fond de la galerie. Le philosophe, luttant contre une lourdeur du corps se mit à le suivre. Il y a quelques minutes, il était là-haut dans le chaos des objets et tout à coup il se trouvait perdu dans le monde uniforme des cloportes.

La crise

  La galerie tournait de plus en plus sombre mais on voyait plus loin une chambre assez grande et éclairée. Le guide entraîna le groupe vers la chambre mais le philosophe resta derrière, seul, retenu par son regard. Il se produisit un phénomène bizarre. Le philosophe ne pouvait pas bouger. Il entendit une voix : Restez bien groupés et allumez vos lampes-torches en permanence... Plusieurs personnes n'ont jamais été retrouvées... L'air est irrespirable dans des poches… ne vous éloignez pas de votre guide…

  Mais il ne bougea pas, écoutant la voix avec détachement, observant le décor fantastique de la galerie. Il sentit alors, avec force, une présence derrière lui. Mais il ne pouvait pas se retourner. Il entendit encore la voix : restez bien groupés…. Tout à coup, il remarqua un morceau de fer par terre. La galerie lui paru changée, poussiéreuse et moins fascinante. Il se remit à marcher sans effort. Il jeta un œil en arrière pour vérifier et il ne vit personne.

  Il avançait seul dans la chambre comprenant avec angoisse qu'il était perdu. Il n'entendait aucun bruit ce qui lui semblait anormal. Le moindre bruit aurait dû résonner en fracas dans ce silence oppressant. Il fit un effort pour ne pas céder à la panique. Soudain, il vit deux faisceaux de lampes-torches. Il se précipita vers eux. Mais les faisceaux se retournèrent vers lui et l'éblouirent. Il fut contraint de se retourner. Il entendit une voix forte : «  Ah, c'est vous ! Où étiez-vous passé ? Voulez-vous bien rester avec le groupe. » Le groupe sortit d'un recoin très sombre et se mit à jacasser.

L'interprétation de la crise

  Ce qui arrivé au philosophe est une dissociation légère , une hypnose légère ou hypnagogie. Il faut distinguer entre hypnose légère et profonde. Cette hypnagogie est favorisée par la perte du Soi. On sait que le Soi apparaît dans la tête de l'individu en tant que son propre corps. Il apparaît particulièrement dans l'acte de localisation qui est l'acte du Soi. Le Soi apparaît au je individuel parce qu'il se sépare dans l'acte de localisation. Il fusionne dans l'acte d'amour. Mais il peut disparaître également dans la projection sur une instance. Le changement de localisation brutal avait entraîné chez le philosophe la perte complète de localisation ; d'où l'effacement de la vision du Soi. Si cette vision est relayé automatiquement par la vision du sur-Autre, il ne se produit que l'entendement, la focalisation sur les biens. Mais ce n'est pas cela qui s'est produit pour le philosophe puisqu'il s'est détourné de la vue du guide pour éviter d'attirer l'attention sur lui qui était en surnombre. Il s'est alors produit une dissociation de sa pensée du sur-Autre. Sa pensée est devenue la parole du sur-Autre, le signe du sur-Autre relégué dans son dos. C'est le processus qui engendre la torpeur puis la transe. La représentation imaginaire nous montre que le sur-Autre induit la vision d'un petit-Autre qui est tourné vers un objet. C'est ce qu'a ressenti le philosophe. Il a senti une présence ; une présence sous forme de regard ; la présence d'un petit-Autre à défaut de sa vision puisque son hypnose n'était que légère. Le sentiment va toujours avec le changement d'instance. Tout le procès montré ne correspond qu'au parcours de la représentation imaginaire qui est fixée. C'est la rationalité psychique en action. La représentation imaginaire sous forme de visions en liste est la rationalité psychique.

hypnose

  Nous avons mis au jour le bien au sens psychologique, le bien-être. C'est le contenu de la parole du sur-Autre. C'est le conseil, la recommandation, la norme d'action. Si vous avez projeté sur un sur-Autre, automatiquement votre parole donnée à un individu aura une signification de conseil. C'est ainsi que procède la formation de la validité de la parole.

 1 Nous reconnaissons que nous avons négligé le groupe. Dans le schéma de l'hypnose plus bas, nous ne faisons même pas apparaître ni la pensée du groupe (le suivisme) ni celle du Soi alors que la pensée du petit-Autre est symbolisée en rectangle plein. L'axiome de cette philosophie est que le comportement est une imitation de celui d'un Autre imaginaire. Or c'est une évidence pour le groupe sur le mode perçu . Cette évidence pourrait être un risque de blocage à penser l'imaginaire pour le lecteur. Nous avons voulu l'éviter.