Expérience de l'acte suprême

CHAPITRE 4

  • Les autres
  • Les autres et le sens
  • La morale
  • La loi et le pragmatisme de l'acteL'acte suprême
  • Les bases de l'acte d'amour
  • Prééminence de l'objet dans cet acte
  • Risque de l'objet
  • Illusion de l'amour 

Les autres

   A ce stade de l'expérience on pouvait essayer de relever les qualités ambivalentes des contacts du philosophe avec les autres individus. L'expression de l'expérience qui le montre commandé par le pouvoir imaginaire le fait passer pour un zombie quasi mécanique qui ne peut pas avoir d'échange avec les autres. Contrairement au zombie, il avait une certaine répulsion ambiguë des autres, une froide retenue. Son but n'était pas de posséder les autres pour échapper à ce que ses fins soient capturés par les fins des autres. Ce sont les autres qui lui paraissaient indifférents parce qu'ils suivaient des buts eux-mêmes et qu'ils étaient ailleurs. Il pensait en observant leur attitude forcée distante et froide qu'ils appartenaient à un groupe et qu'ils étaient plongés dans un devoir-faire auquel ils ne pouvaient se soustraire. La vie des autres étaient une vie de devoir et non une action pour exister comme sa présente vie. c'est-à-dire que les autres devaient rester dans la projection de Soi sur le groupe et en répéter la conduite. Toute l'énergie humaine étaient captée par des groupes et des institutions. Enfin presque toute, parce qu'il sentait que l'autre avait une présence, qu'il devait lutter entre sa présence et son devoir-être du groupe. A tout moment, il se produisait des événements qui objectivaient cette présence. Très souvent des enchaînements d'actes absurdes. Sortant de leur devoir-faire, ils étaient capturés visuellement par les actes des autres. Ils se rassemblaient.

Les autres et le sens

   Ce n'est donc pas que les autres détournaient les objets vers leurs centres visuels comme dans L’Être et le Néant de Sartre1 bien que nous soyons en accord avec lui sur le sens2. C'est qu'ils pouvaient troubler son acte en cours par influence avec leurs actes. J'entends un rassemblement qui pousse des éclats de voix, je voudrais aussitôt en faire partie pour cancaner. Je vois des badauds qui regardent, je tends le cou pour regarder par désir. Par empathie disent certains. Je suis déconcentré. Dans la mesure où effectuant mon acte je suis guidé par une instance, un sur-Autre, petit-Autre ou grand-Autre, la vue de l'autre peut submerger mon instance et paralyser mon acte. Tant que cela ne concerne que les instances, ce n'est pas si grave ; je passe d'acte en acte ; je volette en tous sens ce qui est bon parfois pour la santé physique puisque l'acte peut mettre en cause l'existence. Mais si le Soi est touché, les conséquences sont bien plus importantes. En fait lorsque la projection du soi est rompue, l'imaginaire est désorganisé c'est-à-dire privé de sens. Par contre si l'image de Soi est rompue, les suites sont très graves.

La morale

   Et c'est aussi cela qu'amène l'autre dans son regard, c'est la morale. La morale est la conformité aux bonnes mœurs. Est moral ce qui est conforme aux mœurs c'est-à-dire à une mémoire, mais qui n'est pas une règle, ce qui ne choque pas ce qui ne traumatise pas, ce qui ne coupe du Soi. C'est la protection contre le traumatisant. Le traumatisme est le risque que le Soi puisse être touché et annihilé. Mais si c'est l'autre qui amène la morale, c'est que ce n'est pas l'imaginaire. L'acte contrôlé par l'imaginaire est au-delà de toute morale. L'acte provoqué par l'autre est différent de l'acte imaginaire. Il faut comprendre que le système imaginaire est une représentation (une image) d'un système pulsionnel. La pulsion est un stockage d'énergie dans un organe. Chaque instance, le sur-Autre par exemple, est représentative d'une fonction organique. L'objet est une image de l'énergie tensorielle d'un organe. Un tel système ne fonctionne qu'à accumuler et augmenter de la tension. Mais à partir d'un certain seuil, l'énergie se décharge totalement et brutalement ce qui a l'effet d'annihiler la représentation imaginaire. Ainsi je suis condamné à augmenter sans cesse ma pulsion, tout en redoutant de passer à l'acte et devoir tout recommencer avec un autre organe. Lorsque je passe à l'acte, il y a un évanouissement (une aphanisis selon Lacan) de l'imaginaire. Soudain je suis expulsé hors du Soi et je suis projeté dans l'existence. A aucun moment, je n'ai souci de la morale. Je n'ai que le but d'utiliser un potentiel organique qui m'a été légué. Au nom de quoi ce potentiel devrait-il être limité ? L'acte est amoral par essence puisqu'il entraîne la disparition du Soi. Il est en même temps attirant et repoussant. Il demande un effort. Il faut se lancer. L'autre est bien malvenu avec sa morale mais l'acte visé par l'autre est en réalité la répétition d'un acte plus ancien qui n'est pas dans le cycle imaginaire. Réaliser un acte, c'est franchir tous les barrages que l'autre pourrait créer. Il ne peut pas être pris en compte une limitation comme la morale. Pourquoi l'autre viendrait-il à moi avec la morale ? On constate que la morale consiste à valoriser l'effort dans l'action. C'est dire que la morale promeut la rétention du relâchement final, de la mort de l'imaginaire et la disparition du Soi. On comprend que la morale veut empêcher l'acte parce que l'autre est en concurrence pour l'acte. Mais on remarque qu'il n'est pas en concurrence pour l'objet parce que l'objet est déjà celui d'un autre ; car c'est l'objet du désir.

La loi et le pragmatisme de l'acte

   Est-ce que l'humain serait de l'espèce unique qui suivrait des lois ? On serait plutôt tenté de le rapprocher d'un animal non domesticable comme le lion. Or les lois visent fondamentalement l'exploitation des actions des autres. Je parle de principe de compréhension et je ne fais pas une théorie du droit. On constate justement que les lions ne s'exploitent pas les uns par les autres. Ils s'assemblent. Ils ne communiquent que par le regard. Mais pas les humains. Les lois n'ont aucun rapport avec les actes. Par contre, elles visent les groupes, les organisations et les institutions et même les classes. C'est là que les produits des actions sont soustraits pour être rendus viables et pérennes ce qui assure une supériorité à plus grande échelle sociale. Il se trouve que l'imaginaire est compatible avec les groupes mais temporairement, dans les préliminaires, pour un acte simple, celui d'écouter. Le groupe est utile parce qu'il prévient l'identification d'une instance imaginaire à une personne de l'entourage. Le groupe représente également l'ensemble des pulsions qui se bousculent pour s'exprimer. Néanmoins les groupes peuvent se constituer temporairement et il est très complexe ensuite de s'en débarrasser bien qu'ils soient rejetés. Effet de bord des lois. Mais d'abord pourquoi sont-ils rejetés ? Parce que les lois n'entrent pas en compte dans le déroulement des actes. L'action est purement pragmatique. Elle est concentrée sur le contact avec l'extérieur. Les lois ne reviennent en scène que dans cette réflexion rétrograde qui suit les actes combinés dans l'action. Il apparaît que les actes simples comme ceux du philosophe sont trop élémentaires pour être concernés. Mais ce n'est pas le cas pour l'action. Alors il se produit un conflit qui dénature l'action. Le but de l'action qui est, comme nous l'avons vu, le but d'un acte masqué et très tendu, c'est à dire un but toujours douteux. Peut-il être conservé ? La grande difficulté rencontré par l'individu seul est d'accepter la cohabitation des actions et des normes, de recadrer ses actions à l'intérieur des normes, c'est-à-dire de créer sa déontologie. Or le groupe apporte une déontologie toute faite. Le groupe a la maîtrise du contexte et il paraît créer les lois et les normes en tant que les siennes. Finalement, le groupe paraît comme la solution de l'action et de l'acte. Les lois émanent des groupes et ont bien pour objet l'exploitation des actions individuelles.

L'acte suprême

   « Le philosophe » revenait des faubourgs endormis vers le centre bruyant. Il était un peu angoissé car il savait par expérience qu'il était arrivé inéluctablement au seuil d'un nouvel acte dangereux après l'acte de parler. C'était l'acte d'aimer, l'acte suprême, connu pour le plus choquant et le plus traumatisant. Là-dessus, l'imaginaire était bien défendu. Il se trouvait donc prendre trop de risque à continuer. Il se sentait très découragé. Mais il s'aperçut que certaines personnes dans la rue lui faisait des petits signes discrets. Il eut l'impression d'être déjà embarqué. Les signes étaient là. On tombe donc, dans un état de sensibilité amoureuse avec le sentiment parce que c'est simplement l'acte qui vient après et en bout de la représentation mais le fantasme peut être réveillé à tout moment. Toutefois vous pouvez subodorer que « le philosophe » ne risquait pas de tomber amoureux. L'acte amoureux n'était pas son acte majeur puisqu' en tant que philosophe, c'était l'acte de parler. Il avait déjà un être et il ne pouvait pas prendre l'état amoureux. Pour preuve, il n'avait pas de fantasme. Il avait le fantasme d'écrire et on ne possède qu'un seul fantasme. Il n'y a aucun conflit possible. Il n'y a qu'un seul acte suprême et l'imaginaire ne suit qu'une seule tendance. Sinon, arrivé à cette stase, au moindre signe réel, le philosophe serait tombé dans l'état amoureux et le fantasme amoureux serait ravivé. C'est alors qu'il aurait été capturé par le sentiment amoureux. Mais tout ce qu'il pouvait atteindre c'est le désir. Le désir est une projection sur une instance réel et non imaginaire. Le désir est incongru et peut être contracté à tout moment. Mais comme il ne s'agit pas d'une projection imaginaire, il ne déclenche rien de constant et d'obsédant et il se dessèche rapidement.

   Parler d'amour lui était repoussant. C'était comme ressasser un échec. Et donc il était clair qu'en amour comme après l'échec, le Soi était touché. C'était pour cela que l'amour était un sujet si sensible. Les actes ne mettent en cause que des instances, des personnages autres. Mais l'amour ne portait que sur le Soi. Étant donné que l'acte est la perte de l'imaginaire, l'amour est la perte du Soi. Il y avait donc une étiquette très précise à respecter pour ne pas tomber dans le trauma. La perte du Soi veut dire le passage à une autre vie après une période d'oubli. L'amour est une condamnation au cachot de l'existence.

Les bases de l'acte d'amour

   Pour nous repérer, rappelons-nous qu'il existe deux actes enchâssés l'un dans l'autre ; l'acte de base dit pré-œdipien et l'acte imaginaire qui amplifie l'acte de base après apprentissage. Dans le cas de l'amour, l'acte de base, bien qu'affecté à l'adulte mais repris par le psychisme, a été parfaitement décrit par Freud (Névroses, psychoses et perversions, éd. Puf, p. 31, article Neurasthénie et névrose d'angoisse) : Dans l'organisme masculin sexuellement adulte, est produite – vraisemblablement de façon continue – l'excitation sexuelle somatique qui, périodiquement, se transforme en un stimulus pour la vie psychique. Pour mieux fixer nos idées, intercalons ici la notion que cette excitation sexuelle somatique se manifeste sous forme d'une pression exercée sur les terminaisons nerveuses de la paroi des vésicules séminales ;  (…) Alors, le groupe des représentations sexuelles présent dans la psyché se trouve approvisionné en énergie, et il se produit l'état psychique de tension libidinale, accompagné de la poussée tendant à supprimer cette tension. » C'est la pulsion primaire d’éros3. L'amour est basiquement de l'amour génital. Pourquoi pré-œdipien ? Parce que nous sommes fortement tentés de corréler la mythologie d’œdipe avec la formation de la représentation imaginaire de référence.

Prééminence de l'objet dans cet acte

   L'amour imaginaire est évidemment une représentation imaginaire : le Soi se projette sur un personnage qui se déplace et disparaît. Le Soi le suit et tombe sur un corps. Flaubert le rapporte ainsi (Madame Bovary, éd. Folio, chapitre IX, p. 233) : « (…) Emma tourna la clenche d'une porte, et tout à coup, au fond de la chambre, elle aperçut un homme qui dormait. C'était Rodolphe. Elle poussa un cri. » Le Soi s'accouple puis il disparaît ; et, après l'acte, l'individu se sépare de ce corps devenu objet perçu. Car percevoir n'est pas exister.

Risque de l'objet

   Lorsque l'individu perd le corps pour une raison quelconque, il contracte une crise d'angoisse (une névrose d'angoisse selon Freud). Perdre le Soi dans le moment d'existence donné par l'acte est un processus normal de régénérescence imaginaire. Par contre, perdre l'objet en perdant le corps est un traumatisme. C'est la perte de l'imaginaire donc de l'identité. C'est le sens du « qu'avez-vous fait du corps de mon mari ? » de Brazil. Le corps et non le mari. Il apparaît donc que l'objet, l'autre corps, soit introjecté par transfert au déclenchement de l'acte. Et c'est bien une loi universelle que le transfert de l'objet soit le déclencheur de l'acte. C'est l'unique processus de l'acte et elle ôte toute valeur aux autres postulats d'intervention d'un prétendu savoir ou d'un réflexe conditionné. Antonioni a montré cette crise psychique dans Le cri (1953) et aussi L'avventura (1960) où un homme dont la femme est portée disparue tombe obsédé d'amour. Dans le cri, l'homme perd son identité. Flaubert décrit tragiquement la détresse d'Emma saisissant l'abandon de Rodolphe (chapitre XIII, p. 284) : « On crut qu'elle avait le délire ; elle l'eut à partir de minuit : une fièvre cérébrale s'était déclarée. »

Illusion de l'amour

   On est donc amoureux d'un corps et non pas d'un individu. L'amour en occident ne repose que sur un leurre, une tromperie. Tout le mystère de l'amour vient de cette erreur de civilisation. Quelle est la cause de cette erreur ? Mais c'est l'imaginaire. L'imaginaire est le maître. C'est lui qui fait notre compréhension. Ce n'est pas l'esprit rationnel et déterministe. L'imaginaire détourne l'amour du Soi vers lui-même comme tous les maîtres. L'amour originel vers le Soi a été détourné vers un autre réel. Ceci est à corréler avec le fait que l'imaginaire est formé à l'origine en relation avec un autre réel. L'imaginaire est un redoublement du Soi.

   Qu'est-ce que l'acte d'amour ? c'est faire disparaître le Soi avec un objet : le corps. Le Soi est donc bien le corps propre. L'amour conduit à perdre l'objet par incorporation mais la perte de l'objet par disparition est un trauma.

1Le philosophe ne voyait pas le monde comme une devanture à l'intérieur de l'esprit de l'individu comme dans la phénoménologie. Le monde est un monde pour exister. Percevoir n'est pas exister. Donc le phénomène perçu n'est pas le monde. Le monde n'est pas. C'est une abstraction.

2Néanmoins nous agréons le sens tel que suggéré par Sartre : le sens est l'orientation vers un objet prise non pas par l'autre mais par une instance imaginaire dans la projection.

3Cette dénomination de pulsion primaire est floue. On peut y trouver plusieurs actes : d'abord l'étreinte qui est un toucher amplifié à l'extrême, ensuite la procréation. Mais cette dernière ne fait pas partie de la représentation de base. Elle est acquise plus tard, à la puberté, et elle est greffée sur une autre représentation sans aucune instance propre. La pulsion primaire est donc en fait très secondaire. La représentation du groupe n'est pas associée à un acte c'est à dire une pulsion. Elle correspond au déplacement. Mais l'effet de bord est la légitimation du Soi par le groupe. Le Soi est créé en tant que nouvelle instance de toutes les représentations.

Un Soi: Statue jardin des arènes, Paris 5e

Soi