Expérience de logomachie

CHAPITRE 3

  • Le transfert
  • La relation humaine
  • Le fantasme
  • Les valeurs sont produites par le fantasme
  • La musique
  • La seconde voix
  • L'acte imaginaire de parler
  • Différences entre 2 psychismes. Le psychisme n'a cependant pas de genre

Le transfert


    Nous avons vu l'importance capitale de la rencontre d'un autre pour le déclenchement de l'acte. Puisque l'autre est perçu et dans un monde sans rapport avec l'imaginaire (qui n'est pas la mémoire visuelle, par exemple : souvenirs ou rêves, que j'appellerai imagination) l'effet de l'autre est indirect et seulement catalyseur du processus imaginaire. Nous appelons ce phénomène un transfert. Le transfert produit l'introjection d'une nouvelle instance dans la scène imaginaire. Le choix et la capture de l'autre, lui, s'appelle le désir et on connaît bien que le désir n'est pas contrôlable et justifiable puisqu'il est un phénomène imaginaire au-delà de la rationalité.

   Dans Sans Foi ni Loi, Monique Canto-Sperber écrit (p. 78) : « L'analyse de pareille intrigue [Amphitryon] semble montrer que l'amour ne s'adresse pas seulement aux qualités qui constituent l'objet aimé, mais dépend aussi d'une qualité d'individualité particulière qui lui est rattaché. C'est l'un des paradoxes les plus tenaces que rencontre l'analyse du sentiment amoureux. » On ne tombe pas amoureux d'un jumeau de son amour. Nous n'en sommes pas encore à l'amour mais nous citons ici cette réflexion pour montrer que le paradoxe disparaît totalement lorsqu'on fait intervenir le transfert. Canto-Sperber nous donne à voir un effet du transfert. Le transfert excite le souvenir d'une personne réelle sur laquelle il y a eu projection du désir. Le second caractère de l'amour noté par Canto-Sperber est le fait que l'amour devient la justification de tous les actes (p. 63) : « C'est seulement une fois qu'elle ne sera plus amoureuse qu'elle pourra éventuellement considérer que les actions commises sous l'emprise de l'amour étaient irrationnelles." Cela nous rappelle ce que nous avons dit de l'absurde du but imaginaire, le désaccord entre la pensée et l'action ainsi que la nécessité qui vient à l'individu par la voie imaginaire et non par la matérialité. Canto-Sperber parle souvent de l'amour en tant que sentiment, c'est-à-dire du premier contact. Mais le sentiment d'amour n'est pas l'amour. Il n'est que le signe du transfert. Canto-Sperber est obligé d'admettre (p. 85) que l'amour peut se satisfaire de n'importe quelle rencontre hasardeuse comme dans les romans. Mais une fois le choix fait, il n'est plus possible d'en changer. Cela semble rendre caduques tous les concepts qu'elle a mis en avant : cristallisation, schéma cognitif, philtre et autres. Nous disons que l'amour est d'abord un état : il n'a pas d'objet. Ensuite l'amour est un avoir. Cela dépend de la projection. Elle vise d'abord une instance et ensuite un objet. L'amour est une question d'existence comme le rappelle Canto-Sperber (p. 129) : « Le désir amoureux est ainsi mis [par Platon] à l'origine du perpétuel renouvellement de soi-même. » L'amour est donc une pulsion.

La relation humaine

   Mais n'anticipons pas ; la relation n'est pas l'amour, se disait le philosophe. La relation qu'il avait en tête était celle de la discussion ou de la joute verbale. Ce n'était certes qu'un type de la relation humaine. Ce qui était son but était un contact par les paroles. Il devrait commencer à entrer dans le vif de l'imaginaire après avoir accompli les actes de se localiser, se déplacer, écouter et regarder. Il est temps que son véritable but soit retrouvé et ce but est la relation. Il se trouve que la relation sociale est considérée élevée dans la société pour une raison bizarre : les femmes, surtout, sont pourvues d'une fonction organique très curieuse qui est particulièrement recherchée. Elles sont pourvues d'un organe de... la parole. Et cet organe caché est l'un des objets imaginaires les plus recherchés sur la terre. Mais cette recherche n'a véritablement progressé qu'au XIXe siècle, grâce au féminisme. Quand je dis élevé pour la société, cela veut dire en fait pour l'individu car la société ne peut pas être vue comme un hyper-organisme mais seulement comme une multiplicité d'individus. Élevé pour l'individu veut dire que cette fois le but de l'imaginaire est parfaitement connu. Néanmoins, encore une fois, il se faisait un écart entre le but de l'imaginaire : voir l'organe de la parole, et son but personnel : établir une relation. Mais cette fois, l'acte apparaissait comme une passion motivée par la jouissance ; les actions fades et prosaïques étaient déjà loin. Cette fois, l'individu avait un projet avec un but d'établir une relation avec un autre ce qui est toute la difficulté d'où l'élévation , la passion. Mais le philosophe sait, lui, comment on établit une relation. Il vous dira en philosophe qu'une relation n'est pas autre chose qu'une foi. Pour savoir comment entrer en relation, il faut savoir comment on trouve la foi. C'est une foi tombée dans le vulgaire, dans le prétoire. Et moi, le philosophe obsédé de relation, je suis prêt à le montrer, se disait-il dans sa prétention intérieure de puissance.

Le fantasme

   Il n'y a pas que le transfert qui lie un objet perçu à l'imaginaire, il y a aussi le fantasme. A partir du moment où l'imaginaire atteint la stase de l'acte le plus élevé, le fantasme est ravivé. Qu'est-ce-que nous entendons par fantasme ? Le fantasme est une scène tronquée, une courte animation visuelle qui met en scène l'objet qui vient d'être transféré. Contrairement au rêve, le fantasme n'est pas oublié et il est rejoué de nombreuses fois. J'ai transféré un objet et je me sens élevé par la puissance potentielle de l'objet. Le perçu de la réalité passe au second plan. On me demande de montrer cet objet et je me dispose à effectuer un acte. A ce moment là, la scène se coupe et je sens un flux de jouissance qui trouble mon sens de la réalité. Le fantasme est donc juste une scène de préparation à l'acte. Il montre les conditions préalables irréelles. Bien que le fantasme passe pour un irréel, il perdure à l'arrière plan de ma vie, prêt à être excité. Après m'avoir donné un élan formidable, il se transforme en perversion maniaque gênante. Lorsqu'un élément d'imagination se met à posséder un individu, il devient très gênant. L'individu qui manifeste une passion fait sourire. Inutile d'essayer de le ramener au réel se dit-on, abandonnons-le à son monde.

   Le fantasme reste donc tapi en attente. Mais, dans le fantasme il y a des images d'objets réels suffisamment détaillés. Ces objets sont habituellement empruntés à un produit culturel tel qu'un film ou un roman. Ils vont devenir les signes de reconnaissance du fantasme. Dès qu'un seul de ces objets est détecté dans le perçu, l'individu est mis en alerte. Le fantasme est ravivé. L'individu a le sentiment qu'il va vivre une aventure. Bien entendu cette aventure attendue finit toujours par se produire. Le fantasme a un extraordinaire pouvoir de prédiction de l'avenir.

   Il y a une curiosité dans le fantasme sur laquelle je dois m'arrêter. Le fantasme est souvent inspiré d'une œuvre culturelle. Au point de départ, l'individu se reconnaît d'emblée même dans un groupe mais pourtant avec un certain malaise. Ce personnage central est à la fois lui, le Soi, et un autre tiré de l’œuvre. Il a deux visages comme ces masques vénitiens à deux faces. Il est hybridé par deux identités. Cette composition se tend vers une séparation. Ce phénomène est au départ de toute opération imaginaire. Il s'agit de l'identification au sens de capture d'identité autre par exemple celle d'un acteur dans le fantasme ou d'une instance dans le transfert. Toutes les représentations imaginaires commencent par une identification.

Les valeurs sont produites par le fantasme

   Le fantasme a aussi un pouvoir mythique. Le fantasme est le générateur de mythes personnels de l'individu. Nous avons vu qu'il est unique et inaltérable pendant toute une tranche d'âge qui correspond peu ou prou à un âge de la vie humaine. Il en devient le symbole. Il forme la consistance de tous les souvenirs : à cet âge, j'étais bouleversé par un beau coucher de soleil. Mais après mon déménagement, j'étais plutôt fanatique de musique rap. Dans cette mythologie, les objets restent flous. Ils sont en fait regroupés sous des rubriques sociales qui sont des valeurs : le bien, le beau, le vrai, l'amour… Et bien c'est là l'origine des valeurs humaines si souvent citées dans les discours comme motifs de conviction. Le fantasme n'a pas d'objet car il se coupe avant de le trouver. L'objet masqué du fantasme se transforme en valeur. Pour avoir des valeurs il faut passer par le fantasme. Voilà ce qui réhabilite le fantasme qui est si souvent décrié par la morale. La valeur laisse croire que l'esprit qui produit le fantasme psychique contrôle l'individu. Mais il n'en est rien. La valeur qui est perçu dans la scène du fantasme est la représentation d'une élévation de la pulsion organique. Si la valeur se termine dans un éclair de jouissance, c'est que la pulsion se décharge dans une autre voie que celle de l'acte. C'est le processus qui permet d'éviter le déclenchement d'un acte de type réflexe dangereux ou non pertinent. La pulsion contrôle les actes de type réflexe. Les pulsions suivent une représentation qui est guidée par le perçu. Le fantasme n'intervient que pour créer une sensibilité de la perception, pour sensibiliser la perception aux faits catalyseurs ou déclencheurs de la pulsion. Cette valeur de l'acte du fantasme se retrouve dans la valeur monétaire. Toute action est composée d'actes et la production est une composition d'actions. Elle intègre donc une valeur exprimée en argent.

   C'est ainsi que la relation verbale est attendue sans crainte contrairement à la réciprocité courante toujours ambiguë. Dans la relation, le risque de troubler l'imaginaire par les paroles est accepté parce que c'est justement le but. La projection sur l'autre n'entraîne aucun changement de but ; seulement le réveil du fantasme. La relation était un but très fort du fantasme, une passion pour le philosophe. Et il marcha vers un lieu fantasmatique, une sorte de terrasse déserte, une friche urbaine entre autoroute et immeubles.

La musique

   Il y avait là des groupes de chanteurs de rap qui répétaient. Il savait qu'il y avait une connexion entre la relation et la chanson par l'organe de la parole. C'était l'objet commun. La chanson pouvait le mettre au jour en amplifiant les inflexions phonétiques, en jouant avec les phonèmes. Cela suffisait pour exciter l'imaginaire et simuler un fantasme. Voilà ce qu'était l'effet même de la musique, son soulèvement intérieur. C'était une façon de se rapprocher de l'objet imaginaire, de se tourner de son côté. Malheureusement pour certains amateurs de musique, cela devait être inconnu ou mal connu. La manipulation des phonèmes était encore loin. Ces chanteurs étaient sans doute persuadés que l'excitation était seulement due à la signification. C'était souvent le cas du rap qui se rapprochait du discours monocorde et énervant pour moi. Cet espèce de discours qui donnait une prétendue image de soi était totalement antichrist. Cela faisait penser au batelage des foires. Mais s'il venait là, c'était parce que le lieu était fréquenté par une personne dont la parole le fascinait. Cette personne avait la réputation d'une auteure de texte rap.

   Elle était là avec un groupe. Le chanteur, jeune et beau, en face d'elle chantait ou plutôt racontait avec un rythme surprenant impossible à reproduire :

- « Je suis un jeune comme tous les jeunes de tous pays. Pas mieux formé ni spécialisé mais j'ai besoin de plus d'argent pour vivre. Mon pays m'a chassé...

Je suis un jeune comme tous les jeunes de tous pays. Je suis entré malgré moi dans un groupe. C'est un lieu où on n'a le droit que d'écouter. On ne peut pas parler car parler est penser à Soi et non au groupe. J'ai quitté le groupe...

Je suis un adulte comme les adultes de tous pays. Mon métier qui prenait tout mon être, ma raison de vivre, a été changé par des normes venues d'ailleurs. Mon métier m'a chassé...

Je suis une femme comme une autre. On m'a chargée de travaux pénibles. J'ai trouvé des idées pour changer ces travaux. On m'a dit que c'était bien mais qu'il fallait revenir aux façons d'avant connues des autres. Les autres m'ont chassée...

Je suis une femme comme toutes les femmes de tous pays. Je suis unique car je communique. Je sais donner de l'existence. Plus rien ne peut me chasser... 

Et soudainement, elle lui prit la parole à la volée : - BRAAAASIIIIL. Mon pays est comme tous les pays du monde. »

   Il eut un frisson de désir qui descendit tout son dos jusqu'aux jambes. Cette voix si différente le traversait.

La seconde voix

   Il songeait que la femme voulait dire qu'elle serait bientôt la seule valeur de ce pays parce qu'elle possédait le plus bel organe, le nouvel objet de l'avenir. Il lui fallait cet organe. Laissez choir tous les métiers qui n'utilisent pas l'organe. Ils n'ont pas d'avenir. Sans l'organe, il pourrirait sur place. Il se décomposerait par absence totale de projet. Sa vie était totalement dépendante de l'imaginaire mais comment est-ce-que l'imaginaire pourrait créer une voix si différente de sa voix intérieure ? Une seconde voix. Par transfert ? Est-ce-que ça ne ressemblerait pas à une foi d'être possédé par une voix étrangère qui restait en attente au fond de Soi ? En coupant la voix impérieuse de l'homme, la voix féminine ne disait-elle pas qu'elle avait un but différent, son propre but d'action qui ne suivait pas celui de l'homme ? En fait non. Comme montre Madame Bovary (partie 2, chapitre II) : Homais, intarissable, sert un discours sur les innombrables avantages physiologiquement de Yonville-l'Abbaye à Charles lorsqu'elle le coupe : «  Avez-vous du moins quelques promenades dans les environs ? » Flaubert nous donne là l'indice qu'il avait bien la double pensée. Il y a également comme exemple la célèbre réplique à un bureaucrate sot en train d'expliquer une procédure de remboursement : « qu'avez-vous fait du corps de mon mari ? » dans Brazil de Terry Gillian. Une nouvelle voix montre un changement au projet mais ne l'impose pas. Tout ce qu'il en résulte, c'est la présence de cette nouvelle voix et cette voix est celle de l'intuition et de la création pragmatique dans la réalisation du projet à côté du savoir-faire de l'action. S'il n'avait pas la seconde pensée, il resterait incapable de découvrir une idée car il ne formerait que des pensées multiples qui se contrediraient toutes. Il tomberait dans un cul de sac de l'hébétude.

   Il fallait qu'il parle à cette femme, soudainement. Mais il ne la voyait plus. Dès que la projection du désir est faite sur la femme, elle disparaît pour ne laisser que l'objet : la voix. Et encore, un souvenir de voix.

    Effectivement il se produit le transfert de la seconde voix. C'est même sans doute le transfert le plus commun. Le jeune impérieux et butor autoritaire qui impose son monde est transféré dans l'instance imaginaire du petit-Autre que nous avons vu avec le regard. Et ce qui est nouveau c'est que la femme souveraine et muse inflammatoire est transférée dans une instance dite du grand-Autre. Il y a deux instances ce qui entraîne deux projections possibles sur le petit-Autre ou sur le grand-Autre. Cela semble anodin mais cela entraîne deux comportements humains totalement différents. Cela génère deux genres de psychisme très différenciés et qui finissent par s'opposer. La théorie du philosophe était de prétendre que le grand-Autre allait devenir majoritaire puisqu'il venait après. Les instances sont excitées à partir d'une contagion visuelle qu'on appelle désir. La propagation d'une telle contagion a une vitesse exponentielle. Les valeurs actuelles de notre monde allaient donc changer à nouveau.

L'acte imaginaire de parler

   Pour expliciter concrètement cette évolution actuelle vers la logomachie, je vais rappeler à grandes lignes le processus de l'acte imaginaire de parler. Il y a deux phases distinctes. Au départ, il s'agit d'une identification c'est-à-dire un changement de rôle du Soi. Une fois ce rôle emprunté, il y a une projection sur une seconde instance c'est-à-dire une vision capturé sur l'instance qui exhibe un acte. Une fois cette projection dépassée, c'est l'objet de l'instance qui apparaît et déclenche la désagrégation de l'imaginaire et finalement l'acte. Voyons l'ancien processus : l'individu prend le rôle d'un auditeur. Il se projette sur un locuteur. Mais ce locuteur a pour objet un interlocuteur qui a un savoir. L'acte aboutit à exhiber un savoir tout fait dans une parole. Par exemple, vous avez la position trop habituelle chez les entrepreneurs : notre façon de faire est la seule qui aboutisse au produit. Votre position ne fait que nous gêner et n'est pas utile à notre équipe. Le deuxième mode du processus est le suivant : l'individu prend déjà le rôle du locuteur qui exprime un savoir (par ex. Homais). Il projette sur un interlocuteur qui a un objet, soit une parole (Emma Bovary). Il y a création d'une nouvelle parole, d'une nouvelle rationalité différente du savoir que l'individu s'empresse de reprendre. C'est la position de certains chefs : écoutez ce qu'il dit. Avez-vous compris ce qu'il a dit ? D'autre part, il ne faut pas oublier que le genre masculin ou féminin ne compte pas car les instances ne montrent qu'un seul acte dans l'imaginaire. Par contre, le genre intervient si l'acte est une reprise du fantasme. Mais le fantasme qui est pris dans une œuvre peut montrer tous les genres.

Différences entre 2 psychismes. Le psychisme n'a cependant pas de genre

   J'ai cité le féminisme plus haut parce qu'il a mis au jour ce conflit entre deux psychismes différents. La femme se voit comme un psychisme bridé sous la domination de l'autre. Malheureusement, les féministes ne disposent jusqu'à maintenant d'aucune théorie rationnelle sur le psychisme. Les féministes refusent d'envisager les extensions, les progrès, de l'existence grâce à l'amour. Elles ne veulent pas utiliser l'amour comme une acmé de l'existence. Elles ne proposent qu'un repli, une régression telle que, par exemple, une séparation totale des sexes. Elles ne veulent pas entrer dans un changement psychique. Il est temps pour nous de nous lancer dans ce nouveau changement.