Expériences de pensée

EXPÉRIENCES DE PENSÉE ( 1 )

  • Le sujet et sa méthode
  • La localisation est une séparation de son Soi
  • A quoi sert le Soi. Comment s'identifie-t-on. Pourquoi l'angoisse?

 

Le sujet et sa méthode

  Il ne servait à rien, pour lui, de chercher la validité des concepts, d'accumuler les références, d'écrire Platon a dit que…, Sartre a dit que... etc . et de coller un titre : « Philosophie ». La philosophie, qui avait autrefois le but de la connaissance de soi empirique pour éviter les superstitions, s'est spécialisée dans la rationalité et s'est cloisonnée. L'anthropologie fait l'interprétation des actions perçues, l'herméneutique, et la sociologie s'occupe du bilan du savoir donc des institutions, la psychologie a gardé la rationalité des comportements individuels.

  Et pourtant on redemande toujours de la philosophie. On s'aperçoit que la prétendue rationalité avec son calcul a des contre-finalités. Le concept de progrès est remis en cause. Et si l'action n'est pas guidée concrètement, comment pourrait-elle être lancée dans l'inconnu total ? Peu d'actions devraient aboutir si c'était vrai. Or la philosophie est un guide primaire. Mais on nous dit que les groupes sont bien plus efficaces. Il n'existe pas de vision de groupe en action dans leur totalité. Les groupes n'engendrent pas une combinaison des savoirs de plusieurs groupes ; les savoirs sont cloisonnés ; ils n'ont plus de fins communes ; si on pense dans un savoir on ne pense pas dans un autre et les groupes ont le pouvoir du nombre mais n'ont pas plus de rationalité qu'un seul individu, l'élément type qui sait composer plusieurs actes dans une action. Lorsqu'on décrit un groupe, on ne parle que d'un élément type. Finalement, il manque presque tout au groupe humain.

  « Il » était partisan de l'ethnologie : l'observation empirique d'un individu pris comme type ce qui devait impliquer l'observation de soi et le journal de ses expériences, expériences du quotidien assez sommaires pour être partagées et comprises ; il faudrait essayer de penser toutes les implications subjectives de ces expériences ; une psychologie plus une anthropologie. Et donc, le voilà dans la peau d'un habitant de la ville qui vient de sortir de son immeuble dans la rue avec un enregistreur. 

La localisation est une séparation de son Soi

  Il, « le Philosophe », avait dû courir pour rattraper son Soi dans la rue. C'était incroyable comme il le précédait. Ce n'était pas toujours qu'on était à distance de son Soi. Il y avait pas mal de choses à dire. Mais finalement, pour éviter ces choses non encore dites, il s'était rapproché à le toucher et le Soi avait subrepticement disparu. Le philosophe n'en voyait plus que le bas du corps ce qui était rassurant malgré tout. La vie avait repris son sens. Il marchait dans sa rue. Il savait parfaitement où il était quoique le but profond était encore ennuyeux et douteux. Les pensées revenaient envahissantes. Elles n'étaient pas de lui mais il ne savait pas leur origine. De temps en temps, il se sentait dans son corps propre et à ce moment là il pouvait capter parfaitement la signification de ses pensées. Des banalités du genre : il fait frais ce matin ; ou encore : attention à celle-là ; il y a pas mal de monde. Certains individus, captivés par leur Soi marchaient comme des zombies. Comment n'y-a-t-il pas plus d'accidents ? Mais les accidents sont suscités par le chaos et là, la rue était d'une pagaille habituelle, d'un flux régulier. Personne ne semblait agité. Les femmes, presque toutes, avaient un téléphone plaqué à l'oreille. Les hommes avaient des écouteurs et des câbles dans le cou. Ils remplaçaient leurs pensées moroses par d'autres mais pour quelle différence ? Or le mauvais côté de ces gens est qu'ils s'exhibaient en train d'écouter ce qui n'était pas anodin pour le « philosophe ».

A quoi sert le Soi ? Comment s'identifie-t-on ? Pourquoi l'angoisse ?

  Il se prenait pour un philosophe depuis le jour où il avait été saisi par la croyance que l'individu agissait en suivant une image qui répondait au Soi de la philosophie autrement dit le corps propre. Autant la pensée prend de la signification en retournant l'écoute vers elle, autant la vision, soit la pensée visuelle, montre une expression lorsqu'on se tourne vers elle.La croyance est compréhension émotionnelle qui entraîne la réflexion ; ainsi je constatais que je pensais que parce que mon Soi était vu pensant c'est-à-dire écoutant sa pensée ou des paroles. Si le Soi é tait vu en acte de penser, alors je comprenais la signification de mes propres pensées ce qui était seulement intermittent. Mais regarder le Soi était un acte. Il fallait donc supposer qu'un autre devait regarder le Soi. C'était cet autre qui amenait à l'acte d'écouter et à capter la signification des pensées. Signifier c'était d'abord voir les mots des pensées puis voir le contexte des mots. Il y avait donc au moins deux instances : le Soi et un Autre. Voilà comment le « philosophe » voyait cette croyance métaphysique. Je est à côté du Soi et de l'Autre. C'est là ce qu'il trouvait perturbant chez les passants. Comme ils se pavanaient en train de téléphoner ce qui était proche de l'attitude de penser, ils excitaient son Autre et le forçaient à regarder le Soi et à penser ou à téléphoner. Et c'était bien leur intention à eux. Intention subjective maléfique. Domination par une attitude de maître. Ils l'obligeaient à changer d'instance, à passer du Soi à l'Autre et c'était angoissant. Car c'était le Soi qui était le sens de son déplacement. Mais il y avait quand même un détail à remarquer : ce n'était pas un passant unique qu'il remarquait en train de téléphoner mais une multitude à la fois. il n'aurait jamais pu en décrire un seul de mémoire. Ayant bien réfléchi, il était arrivé à la conclusion que le Soi ne pouvait pas s'identifier à un de ces individus tel Moïse qui ne devait pas voir Yahvé lorsqu'il était seul. Je ne peux qu'être membre d'un groupe sans pouvoir m'identifier à l'un des membres. Mais ceci ne doit se produire que pour la pensée commune. La pensée rationnelle, qui est toute entière signification, doit suivre une identification à un Autre. Elle doit émaner d'un autre processus psychique qui fait penser à la parole car la parole est entièrement échangée avec une vision comme signification. Il faut entendre par cela que chaque parole est suivie par une vision qui, comme on le remarque, coupe et hache la parole. Il devait donc poursuivre ses recherches et détailler plus sa métaphysique. L'angoisse est le sentiment de changement d'instance. L'angoisse est le sentiment de l'identification à un Autre alors que le sens (en tant que compréhension) est le sentiment d'orientation vers l'instance. L'angoisse est à séparer de la peur contrairement à ce qu'on peut lire couramment. La vue du danger, du monstre par ex., ne donne pas d'angoisse. L'anxiété est une angoisse sans identification. Il est souvent conseillé de calmer l'anxiété par la conscience de Soi (c'est-à-dire du corps). Il ne faut pas oublier que tout acte est un saut dans le vide, une perte du Soi (une aphanisis comme disait Lacan).Par contre, La peur et la terreur sont créées par un démiurge, donc un être réel. L'effroi est la découverte brutale d'une menace réelle. Il est donc bien utile pour mener sa vie de se rappeler que la perception du Soi et la concentration sur Soi calme les sentiments d'angoisse et d'agressivité envers l'autre. Mais comment se concentrer sur le Soi ? Nous allons le montrer dans le chapitre suivant.

1L'expérience de pensée est une expérimentation scientifique sans laboratoire, sans observation et sans enquête. Elle a été utilisée pour la théorie quantique de la matière en l'absence de moyen d'expériences.