Interprétation

CHAPITRE 9

Interprétation

  • Retour sur l'interprétation imaginaire
  • L'exemple d'un film récent
  • Spéculation sur les arts

 

Retour sur l'interprétation imaginaire

  De plusieurs commentaires qui me sont parvenus sur le livre Philosophie la vie subjective… je retiens qu'ils tournent souvent autour de l'expérience du philosophe qui sort de chez lui pour se délier les jambes et trouve un renouveau d'idées dans une librairie. L'expression psychologique de ce bouleversement fortuit du philosophe paraîtrait trop exagéré. La question est de savoir comment la femme pourrait donner une prodigieuse impulsion à raisonner en montrant un écrit sur les lois avec le geste mosaïque silencieux et passif. Les femmes seraient plutôt partisanes d'éviter toute relation avec un personnage aussi extravagant. Autrement dit, les femmes surtout, dénieraient que les échanges se fassent principalement au niveau imaginaire sans la moindre relation concrète. Le genre féminin resterait au niveau de la matérialité.

  Comme je sors de voir le film de Woody Allen : L'homme irrationnel, je ne résiste pas à le citer comme exemple. Dans ce film, on voit une étudiante se déclarer amoureuse de son professeur de philosophie.

L'exemple d'un film récent

  La jeune femme tombe amoureuse d'un homme pour sa réputation supposée de savoir décrire psychologiquement l'expérience du vécu avec des mots. Il a le pouvoir de rationaliser l'action courante ce dont rêvent les jeunes femmes chez Woody Allen. De la même façon préjugée et idéaliste, nous dirions, nous, les hommes (exemple : G. Simmel), que la femme passe pour peu douée en raisonnement ; alors que chez Woody Allen, c'est l'homme, philosophe professionnel de surcroît, qui passe pour irrationnel. Le titre du film montre bien que Woody s'amuse à inverser les genres dans leurs conventions. Cet effet est très acceptable justement parce que l'imaginaire ne confère aucun genre définitif à l'individu. Dans un film français, c'est la femme mystique qui cache un secret et c'est un détective inexpérimenté mais doué qui doit faire l'expérience de le découvrir. Au fond, c'est cela l'essence de la relation entre deux personnes.

  En fait, le philosophe se révèle être un pragmatique obsessionnel qui méprise toutes les idées philosophiques : Seules comptent les actions et finalement, il se découvre une action sublimatoire qui est de tuer. Cette action pourrait être très inspirée par Bond 007. Or l'action de tuer est une action perverse et on en voit très bien la raison dans le film. C'est une action qui n'est légitimée que par la pensée rationnelle comme dans Bond 007. C'est une action qui n'est autorisée que dans le contexte d'une institution, un groupe qui est fondé par une loi. Ce n'est donc pas un acte naturel qui pourrait être représenté par un fantasme. Ce n'est pas une action imaginaire.

  Cette action est cachée à la jeune fille mais par un déferlement involontaire de raisonnements à la Holmes, elle devine absolument tout. L'attitude de l'homme déclenche un mécanisme de compréhension qui la dépasse. Autrement dit, elle reçoit fortuitement ce qu'elle cherchait dans sa relation : le raisonnement verbal (le signifiant). L'amour n'était qu'un prétexte. Son véritable but était inconnu parce qu'imaginaire. C'est la relation, même la plus brève, qui est la source d'inspiration de la parole et de la parole intérieure qui forme la pensée. Ce n'est pas un simple artifice de scénario, mais c'est, au contraire, la conclusion morale du film. Morale parce que, comme nous l'avons dit, le Soi se transforme naturellement dans ces expériences.

  Dans le cas de l'« expérience » du livre Philosophie... comme celui du film de Woody Allen, c'est la même interprétation qui est montrée. C'est difficile à admettre mais vous découvrez qu'une simple promenade dans la rue peut produire des transformations psychiques très profondes. Vous pouvez changer de projet à tous moments. C'est inscrit dans la nature humaine.

Spéculation sur les arts

Profitons-en pour constater quel est le ressort de l'art du cinéma. Vous êtes à la fois captivés et sceptiques sur cette accumulation d'aventures du personnage. Vous êtes sceptiques car vous n'avez pas rencontré ces situations mais vous êtes captivés parce que le personnage vit sous vos yeux. Le personnage est contraint de vivre tout ce qui lui arrive. C'est dur mais il suit un projet. Il a une existence. C'est la projection. Le cinéma est bien l'art de la projection dans la technique comme dans les fins visées. Et pour peu que vous soyez en stase avec le personnage, ces projections multipliées en série jusqu'au vertige deviennent des désirs. Vous êtes ébahis.

Ma théorie est que les arts , toutes les formes d'art, sont entrés dans une voie d'extinction. Les arts sont attirés vers des simulations. Les arts vous font vivre des expériences à l'aide de machines. Ils se concentrent dans la production de ces machineries qui n'ont pas d'intérêt en elles-mêmes. Les objets des arts disparaissent. Finie la représentation. Les symboles ne disent plus rien. C'est seulement votre manière d'agir sur les machines qui fait ressortir vos états subjectifs et renforce votre Soi. Or le fantasme est précisément une simulation d'expérience. Il y a donc une convergence inéluctable entre les arts et les fantasmes. Les arts deviennent outils de production de vos fantasmes personnels.

  Pourriez-vous donner une interprétation psychologique des histoires du philosophe ? Bravo ! Vous avez raison : ce sont bien des fantasmes. Ce ne sont pas des récits d'aventures. Ce sont des observations d'expériences qui mettent au jour la vie subjective commune et que vous devez retrouver sur vous-mêmes. Le fantasme est conduit à prendre une place centrale dans la vie humaine.