La pensée

CHAPITRE 18

La pensée

  • Les principes de base des actes mentaux
  • La pensée
  • La pensée donne un but
  • Les pensées suivent un fil
  • La pensée est purement descriptive
  • La pensée ne décrit que le possible donc l'illusion du vrai
  • La pensée est un sixième sens
  • La pensée est commune au groupe
  • La pensée est inconstante
  • La pensée est un sens donc elle n'est pas décisionnelle
  • La modélisation de la pensée
  • Conclusion

Les principes de base des actes mentaux

  Notre espèce s'appelle Homo sapiens sapiens. Cette dénomination des anthropologues nous met le doigt sur l'attribut principal « sapiens » qui signifie savant, capable de science.

  Il y aurait donc une appréhension du monde matériel et de plus, une compréhension de l'interaction entre deux faits matériels par une loi d'association. Sapiens entraîne compréhension.
Sapiens puissance deux entraîne en plus introspection, soit prendre les faits mentaux comme des faits matériels et les associer. Les faits mentaux sont par exemple : les idées, les souvenirs, les rêves, les pensées, les affects, etc. Néanmoins il subsiste un hiatus entre les faits matériels et mentaux, et la compréhension est duelle. Nous interagissons sur les faits matériels par des comportements acquis mais les faits mentaux sont purement subis. Nous suivons nos rêves passivement.

  Cette philosophie dyadiste-compréhensive (Eccles, J.C. Evolution du cerveau et création de la conscience trad. Luccioni, 1994, éd. Flammarion) paraît très insuffisante et la recherche continue.
Le monde matériel est fermé. La perception nous envoie des objets opaques. L'acquis nous les retourne comme outils possibles et crée une motivation de passage à l'action pour suivre la loi.

  Mais il est de plus en plus admis que le perçu ne vient pas directement du système nerveux perceptif mais d'un système nerveux central (Introduction aux sciences cognitives, sous la direction de D. Andler, 2004, éd. Folio essais). L'objet perçu n'est pas une forme fermée sur elle-même mais il devient une fin dans le système central. Il crée une intention ; intention ou focalisation vers un but. L'objet est donc modifié à la perception. L'objet n'est pas la réalité de l’objet. La perception est reconstruite sur le champ tout en s'ajustant au réel. Or quel est le facteur de l'intention ? C'est justement le fait mental, la subjectivité.

  Par exemple: je marche sur une route à flanc de collines et j'aperçois au loin un pont. Mais je n'arriverai jamais au pont. Le pont n'existe pas. J'ai pris une construction isolée pour un pont. Ce pont est simplement une forme visuelle de la fin de la marche. Cette injection est une vision imaginaire dans le perçu.

  Autre exemple: Je marche péniblement vers une crête. Cette crête semble à quelques dizaines de mètres de moi. Mais plus j'avance avec effort, plus la crête recule.

  En récapitulation, le système nerveux central capte des objets-formes dans le perçu et leur substitue des objets-intentions. Ces objets-intentions sont clairement visibles dans les rêves.
C’est la philosophie actuelle ; mais nous disons qu'il y a bien plus encore.

  Si le type d'intention le permet, l'objet intentionnel produit une seconde tentative de modification d'image, image cette fois d'un individu en acte, en superposant au perçu une vision imaginaire. Il y a un début de passage à l'acte suivi ou non, avec des sentiments.

  C'est ainsi que nous voyons l'interaction mental-monde, interaction toujours refusé par la philosophie dyadiste-compréhensive. Cette interaction utilise seulement le médium de la vision et est donc indépendante de la pensée.

  Je donne un exemple: je suis dans un long couloir d'hôtel à rechercher la porte de ma chambre selon son numéro. J'entends un éclat de voix. Avec l'angoisse d'être surpris, je m'approche de la porte à ma hauteur. Je tends l'oreille. Je me demande ce que les personnes peuvent révéler.
La porte de la chambre devient un objet pour me cacher. L'acte est d'écouter la voix des autres plaidant pour leur acte. L'acte acquis1 qui était de reconnaître un numéro sur une porte a été bloqué sur le champ. La perception simple du couloir sans fin a été modifiée en continu par l'imaginaire.

La pensée

  Nous rappelons que lorsque nous parlons d'actes, ce sont des actes d’un système nerveux central. Mais attention. Le système central considéré est un concept philosophique assez répandu mais non pas un concept neurologique. C’est un système supposé accolé et terminal au système perceptif. Les actes dont nous parlons sont donc des actes de perception compréhensive tels que: se localiser, se déplacer, écouter, regarder, parler, toucher, etc. Pour le moment, nous faisons abstraction du système introspectif.

La pensée donne un but

  Nous nous limitons aux pensées de buts et d'actes.
  Nous voyons tout de suite que le but et l'acte sont liés et que l'acte dépend du but. Pour un but, un acte ou non donc un acte possible. Sans but, aucun acte. La modélisation doit comprendre un lien. La modélisation pratique en écrit est la liste:


- si but (alors...)
    - acte (ou si...)

   - autre but (alors…)

L'indentation marque que l'acte est possible par rapport au but.

Les pensées suivent un fil

  Toutes les pensées sont liées entre elles.Il existe pratiquement un lien de suite à chaque pensée. Ce lien est masqué sous forme de tension psychique vers un vide. Les quelques pensées sans lien passent pour insipides et terminales.Toutes les pensées sont provoquées en suivant un fil de liaison et les pensées sont structurées. Souvent, lorsque nous perdons le fil de nos pensées, il suffit de revenir en arrière pour les retrouver.

La pensée est purement descriptive

  Dans le modèle écrit, nous rendons cette structure par une liste. La racine de cette liste est le créateur de la liste. C'est un Moi. Le Moi est hors imaginaire ; il est seulement vécu. Exemple:


- Moi
- site1
- acte1 du site1
- but1
- acte
- but2

La pensée ne décrit que le possible et donc l’illusion du vrai

  D'autre part toutes les pensées sont d’abord des possibles.Toutefois il existe bien des vérités. Quelle est la différence ? Les objets connus par la parole sont des possibles parce qu’ils ne sont pas encore transférés dans l’imaginaire. Ils sont simplement en mémoire. Lorsque les objets sont transférés, ils ont exactement la même liaison au Moi ou la même position relative par rapport au Moi que celle de l’interlocuteur car ils ont été vus avec l’interlocuteur et de plus ils doivent vérifier les éléments complémentaires du contexte ce qui est plus rare ; par exemple : un homme qui joue avec un chien jaune n’est pas transféré comme un homme qui joue avec un chien noir alors qu’en mémoire, l’objet est flou comme le montrent les expériences des psychologues:


- Moi
   - site1


Site1 est vrai. Le Moi est toujours vrai ou inexistant.

La pensée est un sixième sens 

  Vous saisissez bien le potentiel du langage évolué. Le langage est un système symbolique de la pensée, un système descriptif qui remplace la vision par le possible dans le dialogue. En fait, l’Homo sapiens sapiens est l’homme du langage évolué. La pensée qu’il produit forme un sens perceptif du possible supplémentaire aux sens naturels.

La pensée est commune au groupe

  Les pensées circulent à la vitesse de la lumière. Vous devez échanger constamment des pensées ; il y va de votre adaptation. Mais combien de fois, vous constatez que l’autre a déjà eu la même pensée. Les pensées ne semblent plus vous appartenir. Vous vous sentez manipulés.

- Moi
    - Paris
       - chasse
          - biche châtain aux yeux bleus
             - aller rue A
          - tigre fort et vieux
             - éviter rue B prendre rue C

La pensée est inconstante

  Bien sûr, ces pensées vous paraissent incongrues. Les pensées qui ne sont pas contraintes par un travail ont un caractère changeant et inconstant. Ce qu’on appelle les mauvaises pensées nous échappent.

  Les pensées de cet exemple qui vont jusqu'à l'acte, qui sont donc vrais, forment un savoir. Mais le savoir est-il dans notre sujet? Oui. car nous cherchons dans le domaine de l'incertitude. Le but de la pensée elle-même est de lever l'incertitude et donc d'acquérir le savoir. Les pensées qui viennent juste après l'expérience de l'acte sont du savoir. Or elles sont une très grande valeur humaine: Je sais. Le "Je sais" signifie que j’ai vécu l’expérience et vaut de l'or dans la société.

  Mais ces pensées sur les facteurs de l’acte restent des possibles : il y a plusieurs facteurs mais quel est le facteur décisif ? Le savoir reste non vérifié en partie. L’acte reste mystérieux. On se retrouve à supposer le facteur décisif avec, de plus, un contexte indéterminé. Toutefois nous ne considérerons pas les pensées de l’après-acte qui sont focalisées sur la valeur humaine donc économique.

  Le savoir est acquis jusqu'à l'oubli. Le savoir est fixé. L'individu qui répète un savoir acquis est fixé. Cette fixation passe pour une marque de personnalité sociale mais les individus les plus actifs n'utilisent pas leur savoir. Ils restent dans l'incertitude qui les pousse en avant comme le philosophe qui se questionne. Comment font-ils? La méthode de base est d'interroger discrètement les relations:

(est-ce que) biche auburn ?

On (une relation) leur répond:

biche auburn
-(possible) rue A
-(possible) rue B

  Il reste à insérer cette réponse dans l'arbre du savoir de l'individu ce qui se fait avec un seul lien.
Bien sûr, il existe les médias mais ils ne donnent pas de réponse ciblée (sauf internet). Les médias sont fastidieux. On remarquera quand même que les médias sont spécialisés par types d’objets : photos, voitures etc. Ceci confirme que l’on entre dans la pensée par l’objet.

La pensée est un sens donc elle n’est pas décisionnelle

  Je fais l’hypothèse que l’homme est un être de la nature. Mais la nature ne connaît pas la décision ; les interactions naturelles suivent des lois biologiques.

  La pensée n’est pas décisionnelle. La pensée est une sorte de sixième sens et il n’y a pas de décision dans les sens perceptifs. Les sens servent à capter. La pensée est d’essence descriptive. Le pouvoir décisionnel est une mauvaise interprétation, une croyance fausse. Dans notre hypothèse de contexte, nous faisons appel à la pensée pour repousser l’incertitude. Toutes les pensées pourraient donc être interprétées comme des décisions. Nous ne parlons pas du contexte où il faut suivre une procédure avec des choix à effectuer parmi des options prévues et écrites. Même dans ce contexte, il ne s’agit pas réellement de décision mais plutôt de choix.

  Mon hypothèse d’un homme naturel est donc confirmé par cet attribut de la pensée.

La modélisation

  Voyons si nous pouvons trouver un modèle de pensée en langage informatique qui satisferait à toutes ces conditions.

  D’abord, chaque donnée est une phrase simple du langage sans aucune ponctuation.
Nous avons déjà modélisé des formes de phrases du langage pour montrer la formation de sens dans l'écoute de la parole2, mais nous ne reprenons pas ici ce modèle qui serait trop lourd dans la présentation. Les éléments du contexte tels que « qui est châtain aux yeux bleus, » ne sont pas traités à part ce qui est, nous le reconnaissons, un peu simpliste. Il ne s’agit que d’une expérience qui a pour but de concrétiser des idées.

  Voici quelques paragraphes concernant l’algorithmique qui peuvent être sautés.

  L’algorithme de résolution est un moteur de parcours d’arbre binaire de phrases dans un sens gauche-droite. Dans le langage informatique utilisé PHP, les arbres binaires ne sont pas des structures de base. Ils ont été représentés par des tableaux à deux dimensions. L’élément droit de l’arbre binaire est représenté par une colonne décalée et l’élément gauche par une colonne identique ; il n’y a qu’un élément par ligne :

table=

- phrase – vide - vide

- vide - phrase – vide

- vide - phrase – vide

etc.

Les lignes vont par paires objet-action ce qui donne :

(- Moi,              ,             )

(        , - voyage ,             )

(        , - Paris     ,             )

(        ,                 ,- visite )

(        ,- Londres ,             )

(        ,                ,- visite   )

 

  Le parcours gauche-droite est remplacé par un parcours haut-bas. Le parcours des listes ou des arbres binaires est un classique des algorithmes informatiques. Tout se ramène à suivre une sous-liste (avec une seule colonne) et à passer entre les sous-listes par récurrence.

  Le moteur peut fonctionner en mode apprentissage avec des questions. Il peut admettre des positions vides (seulement pour les actions) et poser des questions.

-racine

vide (admis et pouvant générer une question)

- gauche

  En mode expert, il produit les réponses en distinguant les vérités des possibles. Comment est produite cette distinction ?

  Nous avons vu que la vérité est une identité de position entre l’arbre de base et l’arbre de questions. Le moteur parcourt les deux arbres en même temps. Il vérifie que l’arbre de base se retrouve dans l’arbre de questions. Si oui, il y a bien identité de position donc vérité. Le moteur vérifie en seconde phase que l’arbre de question se retrouve dans la base. Si oui et si ce n’est pas déjà une vérité, c’est juste un possible.

  En fait, il n’y a aucune différence entre les deux modes apprentissage et expert. Le principe est toujours de questionner un savoir représenté par un arbre des autres avec un arbre plus petit de questions. Dans le mode apprentissage, la question est unique et porte sur un but dont l’acte est inconnu. Dans le mode vérification, la question est un sous-arbre de plusieurs lignes ou paires de lignes.

  L’interface est une page web qui a trois champs de texte. Le seul champ actif est le champ question-réponse de gauche. Les deux autres champs sont consultatifs. Ils servent à rappeler chez l’individu ou chez les autres la mémoire. Après consultation, vous écrivez votre question dans le champ de gauche. Vous noterez que l’individu est pluriel. La pensée est toujours collective.

 

 programme

  L’arbre de base utilisé pour répondre est une copie par défaut de l’arbre des autres.

  Nous avons entré une question manuellement dans le champ question, quelle est la réponse ? Appuyons sur OK.

reponse 

Mais si nous posons la question suivante :

 question2

  Nous recevons un avis différent dans le mode expert :

 reponse2

Autre réponse possible en mode expert :

 

reponse3

 

Conclusion

  Les réponses du programme correspondent bien aux modes majeurs de la pensée3 et du dialogue : recherche d’information ou avis. Bien entendu, le programme ne copie pas le système biologique. Ce n’est qu’une représentation informatique du biologique qui a pour but de l’imiter.

1 L’action est acquise et apprise ; elle n’est pas incertaine. Mais que constatons-nous ? Tout est noyé dans l’incertitude et dans l’hésitation. Ce n’est pas l’action, c’est l’acte qui est incertain. L’acte est naturel, il n’est pas déclenché par une idée. Tout la question de la nature humaine est de comprendre ce qui déclenche l’acte.

2J’ai montré que le sens était produit par association de deux actes avec deux instances. Ce passage entre deux actes est produit par deux relations successives. D’abord le transfert du perçu dans l’imaginaire : t(personne, acte réel, but réel.) Ensuite l’association imaginaire : a(instance, acte imaginaire, but imaginaire.) Or la pensée est purement une description de l’acte. La pensée dit : les choses se passent ainsi. Il n’y a pas de sens et l’on voit pourquoi : il n’y a pas d’instance dans la pensée car l’instance ne peut être décrite en paroles que par des symboles, noms ou pronoms.

 3Certaines personnes, de nombreuses personnes, ne voient pas la différence entre le Soi et le Moi.
Tout d'abord j'ai un fantasme. Je vois le Soi. La perception me donne un sentiment de sens. Je poursuis le sens jusqu'à un acte. Le sens est absolu.
L'acte étant accompli, j'ai une pensée très active. Je pense la signification du Moi. J'ai le sentiment de vérité. La vérité est limitée. Elle est évanescente. Je dois dialoguer pour la conserver. Le Moi est relatif aux autres.