Le développement

CHAPITRE 14

Développement de l'imaginaire

  • Évolution d'un concept
  • Conclusion : évolution de l'imaginaire
  • La croissance par l'introjection
  • L'acte et l'objet de l'acte
  • Analyse de l'acte
  • Retour à la formation

Évolution d'un concept

  Lorsqu'on découvre des répétitions dans le comportement ou les faits, nous avons tendance à les réduire à un fonctionnement abstrait ; nous les transformons en concepts. C'est une première période d'abstraction. C'est ce qui s'est produit lorsque la représentation a été mise en liste de visions dans la seconde partie du livre Philosophie La vie subjective L'acte La relation.

  Et ensuite, on commence à rechercher des types qui les reproduisent bien dans le concret. On les particularise ; on les symbolise ; on retourne au concret. C'est ce qui s'est passé avec le troisième partie du livre sur la relation. Les listes de vision ont fait place à des schémas symboliques, schémas qui ont demandé, néanmoins, une mise au point très longue sur plusieurs mois et qui ont continué à évoluer dans chaque reproduction. Mais on aurait pu, aussi bien, utiliser les personnages de Flaubert dans Madame Bovary, personnages bien connus et très finement détaillés par Flaubert. Il y aurait eu du temps de gagné.

  Malgré tout ce temps passé à remodeler les schémas au fur et à mesure de l'avancement des idées, il est resté un hiatus flagrant : un, voire deux des symboles ont été ignorés. Ils sont restés dans l'oubli jusqu'à la fin. Avant d'être particularisés, les symboles étaient d'abord seulement dupliqués pour être indiqués et ces symboles sont restés dans la première forme de remplissage. C'est ce qui a donné que le petit-A pointe vers un petit-A et le grand-A pointe vers un grand-A. Cela revient à quitter une personne dans un local pour la retrouver derrière la porte qu'on ouvre. Il faut replacer cela dans un rêve puisqu'il c'est de cela qu'il s'agit, de la structure des rêves. Bien qu'il s'agisse de rêves, c'est assez étrange. Il y a forcément une rupture du temps du rêve entre les deux.

principeActe 

  On se rend compte que si on ôte le petit-A du signifiant et le grand-A du signifié qui sont encadrés dans la figure, on retrouve la continuité. Il s'est donc produit un décalage temporel entre ces représentations. Le cadre a été inséré plus tard que le reste des représentations. L'objet-A qui est le Soi, c'est à dire le corps propre, est resté à sa position finale. Évidemment, on peut arguer qu'il s'agit de deux petits-A ou grand-A différents. Rappelons qu'une instance n'a aucune identité. L'instance ne donne seulement que le sentiment d'une présence. L'instance ne se particularise que par l'acte d'un autre capté dans le réel-perçu et passé par un transfert. Le petit-A qui regarde est donc bien différent du petit-A qui parle. Il reste qu'on ne peut pas effectuer deux actes en même temps. Il faut forcément un décalage de temps.

Conclusion : évolution de l'imaginaire

  Cette remarque vous montre que la représentation n'existe pas à la naissance mais qu'elle est générée au cours des âges. Cette complexité engendre des différences entre les individus et des risques de malformations temporaires. Dans tous les cas, cette formation lente est source de difficultés dans la vie de l'individu. On peut penser que cela pousse l'individu à s'isoler au moins dans certaines périodes. On est jamais en face d'un individu complet contrairement à ce que proclame une certaine psychologie de la production. Il y a différents types d'individus avec des pulsions différentes, des destins comme les nommait Freud. On ne peut pas les voir comme on a regardé jusqu'à aujourd'hui des animaux, c'est à dire de loin.

La croissance par l'introjection

  Il faut donc qu'une nouvelle représentation de pulsion s'insère avant la représentation finale de l'acte d'amour qui est avant tout, comme nous l'avons vu, l'acte du toucher1. Freud nous l'a bien dit dans Totem et Tabou2, Le toucher ou le contact est tabou. (éd. Petite Bibliothèque Payot, p. 47) : « La prohibition principale, centrale de la névrose est, comme dans le tabou, celle du contact, d'où son nom phobie du toucher. » Très vite, la recherche de contact ne fait plus rien d'autre que ramener le sur-Autre, l'instance du bien-être, travesti cette fois en diable répresseur. C'est le refoulement, la lutte contre les crises d'angoisse et la peur des animaux. Notre individu se retrouve bloqué dans un cul de sac, en latence. Il n'a plus aucun motif individuel d'existence. Mais nous savons qu'il s'en sort parfaitement avec le processus œdipien. Il va sublimer la pulsion de toucher avec une nouvelle pulsion de regarder qui est une sorte de toucher à distance. Le sur-Autre va se retourner vers un petit-Autre qui regarde ; petit parce que plus loin que le sur-Autre. C'est d'abord le souvenir d'un autre individu effectuant l'acte ; mais alors, il apparaît que le sur-Autre n'est plus le diable mais un passeur. Le refoulement diabolique est abandonné. Il y a bien une sublimation, c'est-à-dire un déplacement par projection sur une nouvelle instance. Mais cette sublimation, c'est aussi le sens. Le sens est une sublimation qui devient courante, qui se répète.

L'acte et l'objet de l'acte

  Essayons de décrire le processus œdipien de formation de l'imaginaire. Dans la tragédie grecque, ce processus est une découverte au hasard par l'individu. Cela ne nous en apprend pas beaucoup. Ici nous faisons l'hypothèse de l'introduction d'un personnage proche dans une scène (visuelle) prenant une importance particulière pour l'individu. Ce personnage est le petit-Autre. C'est bien sûr, le personnage que rencontre Œdipe. D'abord un petit-Autre, ensuite un grand-Autre et puis enfin le Soi, exactement comme Œdipe en somme. Ce n'est qu'une hypothèse ; nous ne pouvons faire que des conjectures.

  Autre hypothèse : la formation de la représentation est reproduite dans son fonctionnement. Ce n'est qu'un processus de mémoire donc de répétition. Il nous faut alors commencer par analyser le fonctionnement courant comme celui du changement de stase au chapitre 10.

Analyse de l'acte

  Dans la vie, l'individu observe ou rencontre des individus autres qui suivent une représentation. Il recherche même le groupe ou la foule pour mieux capter cette conduite. Difficile de résister à la tentation du groupe au début de la journée.

  Lorsqu'un acte d'un individu correspond à la stase imaginaire qui est prête, qui est celle qui arrive selon l'ordre fixe, le souvenir visuel va exciter cette stase et donc la fonction organique correspondante va être mise en tension. C'est une phase qu'on appelle le transfert. Tous les individus sont des risques permanents de transfert pour les autres. Il se produit alors que le Soi se projette, s'identifie, au petit-Autre et se retrouve devant l'objet du petit-Autre.

  Lorsqu'un objet réel convient à l'acte, la décharge motrice de la fonction est déclenchée. L'individu accomplit donc des actes qui ne sont pas des réactions passives à l'objet. Il est entraîné dans une excitation qui amplifie son acte et qui le possède entièrement. C'est cette emprise hors de toute connaissance préalable et réflexion qui lui donne une réussite assurée de l'acte.

Retour à la formation

  Qu'est-ce qui fait qu'une représentation est une mémoire spéciale ? C'est le fait que les scènes sont organisées en suite : pour se souvenir d'un petit-Autre qui parle (nous disons transférer sur et non pas se souvenir car le souvenir original est modifié à chaque fois), il faut d'abord se souvenir d'un petit-Autre qui regarde. Ce qui n'est pas le cas des souvenirs courants. La représentation est une structure de souvenirs. Pour qu'il y ait structure il faut que la représentation réfléchisse un mécanisme interne donc une ou des fonctions. Les stases de la représentation sont des scènes qui sont reliées à une chaîne de fonctions organiques3. C'est ce que nous montre l'intervention d'une jouissance.

  La jouissance est la sensation d'une fonction organique excitée (stimulée). C'est cela qui change tout. C'est la première sensation de jouissance qui apporte un changement de vie à l'enfant. Excitation ne veut pas dire activation. Mais la jouissance n'est pas provoquée par un petit-Autre, elle l'est par le déplacement du souvenir sur l'objet du petit-Autre. C'est l'objet-A, l'objet de la jouissance. Mais cela ne dure pas. L'objet-A est unique. Il se transpose dans la nouvelle stase en formation en laissant un reste d'objet. Et de stase en stase, il finit par être le Soi.4

  Toutefois nous n'avons pas encore montré pourquoi une nouvelle stase va s'insérer (s'introjecter) dans la représentation juste avant la dernière stase de l'acte d'amour. Pourquoi là et pas ailleurs ? La raison est complexe. Une stase ne s'introjecte pas ; c'est la totalité de la représentation qui est reformée à chaque fois. L'introjection est un faux-semblant. Une nouvelle représentation est produite à partir de rien sans aucune introjection5. Elle est réinitialisée en sorte. C'est donc bien la perception d'un phénomène interne à l'organisme unique qui s'arrête puis repart. Au contraire, l'expérience du monde s'accumule en masquant le passé. C'est pourquoi nous ne pourrons pas en dire plus pour notre part.

Essayons de schématiser le procès pour la pulsion du regard :

diabolisation

réfaction

Schématisons idem le procès pour la pulsion de parler :

diabolisationDuParler

  Il y a une contestation courante qui se fait entendre : l'individu n'effectue pas un acte unique ; il réalise une action pensée à l'avance. Mais une action est un complexe d'actes qui s'enchaînent. La structure de liste de l'imaginaire telle que dans le schéma principe de l'acte en page 1, montre que lorsque l'individu atteint une stase, toutes les stases précédentes restent actives. Si l'individu regarde, il peut en même temps écouter, se déplacer, se localiser, sentir son corps. Tous les actes élémentaires s'enchaînent dans un ordre logique pour une action : avant de parler il faut regarder, avant de regarder, il faut être attiré dans la nouvelle situation, etc. L'action arrive par le groupe et reste dans le groupe. L'individu reste seul dans l'acte qui le saisit. Il touche alors l'existence. C'est la pensée qui relie les actes entre eux et en forme une action globale.

  Récapitulons la formation de la stase imaginaire :

      1. désir d'un autre individu + objet → souvenir de l'individu + souvenir de l'objet
      2. souvenir de l'objet → objet-A + jouissance
      3. jouissance → excitation d'une fonction organique
      4. excitation organique → stase imaginaire avec petit-Autre.
1Dans Essais de psychanalyse (éd. Petite Bibliothèque Payot, Etats amoureux et hypnose, p. 179), Freud indique que l'individu met l'objet à la place de l'idéal du moi. Nous en déduisons que l'idéal du moi, objet de l'amour, est ce que nous appelons le Soi. Mais si le Soi se met à la place finale, c'est qu'il ne peut pas remplacer l'objet avant.
2Dans Totem et Tabou, Freud, avec son esprit dans l'étendue, nous décrit toutes les solutions existantes à ce refoulement des instincts préœdipiens ou animaux. Est-ce par crainte de trouver une meilleure solution que celle de la latence, c'est-à-dire de l'attente passive sans instinct ou bien que celle de la psychanalyse : révéler la gêne ? Il y a la solution des névrosés qui consiste à éviter avec soin le rival (le père) ou bien à attirer en imitant la rivale (la mère). Il y a la solution des clans des premiers hommes (petits groupes de même sang) et des animaux (ceux qui exposent des armes) qui consiste à tuer le rival (le chef) ce qui entraîne des complications de cérémonies de rappel, de serments d'union, etc. En fait la supériorité de l'humain est le psychisme donc l'imaginaire. L'imaginaire est une représentation visuelle qui suractive tous les instincts animaux différents de l'amour d'étreinte que Freud appelle amour sensuel.
3Selon Freud dans Métapsychologie ( éd. PUF, Pulsions et destins de pulsions, p. 12) : « Par source de la pulsion, on entend ce processus somatique dans un organe ou une partie du corps, dont le stimulus dans la vie d'âme se trouve représenté par la pulsion. » Vous voyez que Freud appelait la représentation pulsion car il n'y en avait qu'une seule pour lui.
4Dans l'hypnose, l'hypnotiseur se met à la place du Soi puis à la place de l'objet selon Freud et l'individu à la place du petit-Autre ce que je conteste. Le Soi-hypnotiseur s'identifie au petit-A ce qui dévoile l'objet caché par hallucination. Or cet objet est l'objet-A de jouissance impossible. C'est cela qui décharge la tension. Mais s'identifier n'est pas être ; le Soi reste le Soi sauf dans un cas d'acte d'amour. tension. Mais s'identifier n'est pas être ; le Soi reste le Soi sauf dans un cas d'acte d'amour.
5Ce qui entraîne une crise passagère de dissociation.