Le mal

CHAPITRE 12

La question du mal

  • La question préliminaire
  • Petit historique relatif à la question
  • Relevé de caractéristiques au Moyen Âge
  • Remarques conclusives
  • Réponses aux questions
  • Conclusion

 

La question préliminaire

  Après ces réflexions sur le bien, se pose inévitablement la question du mal. Je me résous tout de même à l'envisager. Le mal est associé au diable dans les religions. La question que l'on doit se poser d'abord sans biaiser est : qu'est-ce que le mal et qu'est-ce que le diable ? La question a un relent d'ésotérisme religieux qui n'a pas sa place dans la philosophie mais finalement, les concepts du mal et du diable sont restés tellement courants aujourd'hui que la philosophie ne peut pas les passer sous silence. La question du mal est bien plus importante que celle du bien dans notre société actuelle. C'est pourquoi la recherche du bien est presque inaperçue. La question essentielle est : c'est quoi ce diable en vous ?

Petit historique relatif à la question

  Dans les religions occidentales, on remarque la présence du diable dans des épisodes particuliers. Le diable est présent dans La Genèse où il contacte des individus humains Adam et Eve. Or ces personnages sont isolés et maintenus dans l'ignorance. Au contraire dans L'Exode, le peuple juif est maintenu dans l'ignorance et la servitude par le pharaon mais il n'est pas question du diable. Il s'agit de rapport entre un peuple et un système. Dans Les Évangiles, Le christ est « contraint » de contacter le diable pour avoir la preuve de sa déité. Il ressort que le diable n'entre jamais en rapport qu'avec un personnage isolé et non pas avec un groupe.

Relevé de caractéristiques au Moyen Âge

  Dans son livre « La puissance des mots Virtus Verborum » (éd. Cerf histoire 2007), Béatrice Delaurenti analyse les livres de sept écrivains du Moyen Âge (1200-1400) sur le sujet des effets performatifs des incantations, adjurations et formules magiques.

  Il est rappelé au début que, pour Aristote (385-324 avant J.-C.), dans La Physique, l'action est produite seulement par le corps. La signification n'a aucun effet sur l'action. Pour Roger Bacon (1266), l'âme intervient au second degré alors qu'elle est excitée par les paroles et ainsi, elle soutient le corps (p. 174) : « Les incantations ont une efficacité non pas directement sur le malade, mais indirectement en fortifiant son âme. » Néanmoins, il y a toute une thématique de transmission possible par le médium de l'air et donc de la voix. On raconte qu'Aristote avait conseillé à Alexandre Le Grand de changer l'air du pays pour retourner un peuple. Il ressort de cette lecture que le diable n'apparaît que dans les rapports d'un individu malade avec des guérisseurs.

  Avec l'évêque de Paris, Guillaume d'Auvergne (1228-1235) intervient un effet surnaturel (p. 212) : L'efficacité des pratiques magiques, comme celle des rites chrétiens, ne réside pas pas dans les paroles, elle est due au culte que les magiciens vouent à une puissance supérieure démoniaque. » Les incantations sont un culte au démon, donc elles le font apparaître. Les incantations n'ont aucun pouvoir sur le corps sauf de faire apparaître le diable. Guillaume d'Auvergne conseille la musique pour agir directement sur l'âme mais les mots n'ont aucun pouvoir. Thomas d'Aquin (Somme Théologique 1270) reprend cette idée que le démon attiré par l'incantation ne fait que tromper le magicien en se dressant contre ses intentions.

Bien entendu, je ne fais que survoler. L'étude de Delaurenti est extrêmement détaillée et le livre est assez épais. Je m'attache surtout aux auteurs qui font référence à l'enseignement d'Aristote parce qu'il a montré l'influence de l'imaginaire.

  Ainsi Pietro d'Abano dans Le Conciliator (1300) fait preuve d'un esprit le plus ouvert et libre que l'on puisse trouver, même aujourd'hui, sur ces questions démoniaques. Il fait référence à De motus animalium d'Aristote. Pour Aristote comme Pietro d'Abano (Virtus Verborum p. 351) : «  La chose imaginée existe au même titre que la chose réelle : (…). Selon Aristote, les mouvements corporels pourraient donc provenir directement d'une sensation réelle ou indirectement d'une sensation imaginée. » Plus loin (p. 352) : «  Si l'on admet qu'un mouvement corporel peut naître de l'imagination, alors l'incantation, qui relève du domaine de l'imagination, peut agir sur le corps humain, et la santé peut résulter d'une incantation. (…) Aristote considère que l'âme agit sur le corps propre par le biais de l'imagination ; Avicienne, en revanche, fait porter le pouvoir de l'âme non seulement sur le corps propre mais aussi sur les corps extérieurs. » Avicienne est un médecin et philosophe arabe dont les écrits datent de 980 à 1037. Avicienne a été jusqu'à soutenir que la téléportation était possible. Mais Aristote aurait été contre ce principe puisque La Physique soutenait que l'action n'avait d'effet que par contact mécanique.

  La thèse la plus intéressante de Pietro d'Abano est que le pouvoir d'incantation viendrait de l'influence de l'enchanteur (p. 348) : « Ce pouvoir repose sur un mouvement d'élévation et d'abstraction de l'âme, grâce auquel elle parvient à dominer la matière. » Ce pouvoir est, en d'autres termes, du désir transmis au malade par contagion de la vue. Pour Pietro d'Abano, le médecin agit par la confiance qu'il transmet au malade. Mais pour nous, ce n'est pas de la confiance mais bien du pouvoir, de la puissance d'action.

  Ensuite les démons sont discrédités à partir de 1350 par Nicole Oresme. Le malade serait trompé par le guérisseur qui lui biaise ce qu'il perçoit par des paroles. C'est le procédé classique de la tromperie maligne. Ce qui est intéressant, c'est plutôt la longue démonstration montrant que les démons n'ont aucune puissance d'action. Voilà une réflexion plus qu'intéressante à dire vrai. Elle me fascine comme si elle venait d'un autre monde, d'une autre culture. Car dès le premier regard sur un humain, que voyons-nous aujourd'hui. Nous regardons la puissance ; une puissance nue, isolée du reste. L'homme tel que nous le voyons aujourd'hui est la puissance ; la puissance d'agir. Et quand il nous arrive de regarder les animaux, nous en mesurons la puissance ; nous les classons sur l'échelle de la puissance humaine. Les démons sont des parfaits impuissants.

  Enfin le débat est clos avec le chancelier de l'université de Paris Jean Gerson (1363-1429). L'autorité règne dans cette période de guerre entre duchés puis de guerre de cent ans.

Remarques conclusives

  Alors que la relation au démon n'intervient que dans des épisodes de paix sociale, dans les épisodes de guerres religieuses, le culte du diable n'est pas toléré. Or durant ces conflits, la tendance est à l'intégration dans des institutions ou des groupements.

 À la lecture de ce livre, nous remarquons que, dès que l'individu est pris dans une institution ou un groupement, le diable reste effacé. Lorsque les individus sont plus isolés ou libres de leurs actes, le diable réapparaît. Le diable est lié à des individus isolés. Les guérisseurs n'y ont recours qu'avec des individus faibles et sans soutien d'un groupe.

Réponses aux questions

  Reprenons les questions préliminaires après ce petit historique. Qu'est-ce que le mal ? Nous répondons que c'est une pensée morbide, une pensée d'inhibition, une pensée d'impuissance. Comme toutes les pensées, elle arrive après un acte qui est normalement produit par une fonction organique. Cette fonction a rencontré un échec par blocage et le retour est une pensée inhibitrice : le mal. Imaginez un organe qui pour une cause quelconque, une maladie par exemple, n'a plus d'énergie. L'imaginaire envoie par répétition monotone une impulsion amplificatrice de l'énergie qui reste nulle. Il en résulte un détournement de l'imaginaire vers une pensée nouvelle accompagnée d'une vision. Nous allons venir à la vision qui est celle du diable mais, avant, restons encore sur la pensée. Il s'agit donc d'une pensée d'impuissance puisque la plus-value de l'acte est le pouvoir et la puissance comme nous l'avons vu. Nous avons dit que la pulsion de l'acte doit inéluctablement tomber sur un échec. Sans échec, la pulsion se répète toujours à l'identique. Seulement, l'acte du pouvoir devient un acte contraint. C'est l'échec qui permet d'évoluer et de changer d'acte. C'est ce qu'on nomme aussi la castration et le sentiment est celui de la mélancolie.

  Le changement est amené par une apparition. L'apparition est celle d'une nouvelle instance. Elle est attendue pour échapper à la mélancolie. Et pourtant elle produit une anxiété. Mais cette anxiété avec l'aspect repoussant de la vision va disparaître et être remplacée par le ravissement d'une fascination. Cette fascination se déclenche dès qu'il paraît que l'instance a un objet-but. Faire apparaître le diable est la meilleure recette pour soigner les maladies.

  C'est donc la maladie de l'individu, ou l'isolement et l'ignorance qui sont une cause fréquente de l'échec. Or les groupes ne reconnaissent pas l'échec. Les groupes deviennent institutions et se sclérosent mais l'échec n'existe pas. C'est pourquoi les groupes ne connaissent pas le mal. Le groupe dénie le mal. L'individu n'a pas d'autre choix que de quitter le groupe et de tomber sur un nouveau diable qui prendra la forme d'un Sur-A.

  Deuxième question : qu'est-ce que le diable ? Dans l'article sur le bien, nous avons montré la vision d'un diable sous forme d'un regard avec un sentiment de présence. Cela correspondait à l'effacement de la fonction d'entendre et le détournement vers la fonction de regarder. Mais ce détournement est un principe du processus imaginaire valable pour chaque fonction : se déplacer, entendre, regarder, parler, étreindre etc. Comme les fonctions se cumulent sans être effacées totalement, la vision du diable peut aussi bien être celle de plusieurs démons1. La nécromancie , la rencontre des morts, fait partie de ce phénomène.

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Conclusion

  Nous avons traité ce sujet à part du bien pour montrer que le mal n'était pas un négatif du bien comme on le croit. Exemple : le mal est poursuivi par le droit, le bien, non. Le mal est combattu par la psychothérapie, le bien, non.

  Nous avons voulu montrer que le mal est une conséquence de l'affirmation individuelle contre le Soi, c'est-à-dire le corps propre. Cette affirmation de l'individu suit un processus cyclé et donc naturel. Le mal est l'expression d'une phase d'évolution périodique de l'individu. Le mal est totalement partie de l'individu humain. La représentation d'un Dieu peut être multiple ; celle du mal est universelle parce que localisée entre deux phases d'évolution. Si le Soi n'est pas l'individu, vous vous demanderez ce qu'est l'individu. L'individu n'existe que fugitivement dans l'acte. C'est le but de l'imaginaire.

  Notre philosophie est une philosophie naturaliste de l'homme, c'est-à-dire qu'elle part toujours d'un processus biologique, d'une fonction, à l'origine des qualités propres de l'homme. Mais alors, demande-t-on, comment est-il possible qu'un être purement spirituel et non matériel comme le diable puisse être intégré ? La réponse est montrée dans le livre Philosophie La vie subjective L'acte La relation : Le diable est une représentation subjective d'un processus biologique qui ne peut pas être représenté symboliquement par un objet parce que c'est un complexe de symboles. L'esprit le réfléchit dans une forme humaine imaginée mais ce n'est pas du tout le seul cas où cela se produit. D'où la nécessité d'une relation entre ces représentations et cette philosophie est une recherche développée sur ces relations. Le diable nous a permis de réfléchir sur le passage d'une représentation imaginaire à une autre, passage que nous avons appelé la projection.

1- Nous avons eu le tort de prendre comme cas la stase centrée sur le Sur-A. Le lecteur pourrait confondre avec le processus de l'hypnose. Dans les deux cas, il y a le même résultat, soit l'effacement de la vision de l'objet du Sur-A qui est remplacé par l'instance du Petit-A. Dans le cas de l'hypnagogie, le Sur-A parle trop ; il y a dissociation et lourdeur de l'esprit d'où vision partielle du Petit-A avec pensée bruyante. Dans le cas de l'inhibition, l'objet s'efface par fatigue d'où la vision nette du diable sans pensée forte. Mais la vision du diable, elle, peut venir avec le Sur-A, le Petit-A ou le Grand-A.

On peut apercevoir aussi les conséquences dans le cas de la névrose où le Sur-A ou bien le Petit-A est derrière un écran matériel. Au lieu d'une vision, il vient un vide. La névrose est déclenchée par le détachement d'une instance telle que le groupe familial ou le Sur-A. La crise produit une inhibition totale qui peut être résorbée.