La morale

CHAPITRE 11

La morale

  • Apparition de la morale
  • La théorie d'équité
  • Le bien
  • La morale selon Rawls
  • La morale en psychologie
  • Morale de la démocratie
  • Autre exemple de morale: la liberté
  • La morale individuelle
  • Origine de la morale

Apparition de la morale

  Les événements d'attentats qui ont eu lieu récemment ont fait surgir des morales de partout. Et quelle impression en retirons-nous avec le recul du temps ? Nous avons compris que la morale était une pensée commune du pays, une pensée d'unification : Face à l'ennemi, unissons-nous ! La morale serait une forme de « pensée unique » d'un pays. La philosophie dit, à contrario, que la morale n'a qu'une perspective purement individuelle et doit être autre chose. Comme nous sommes dans le bien au sens psychologique, le bien-être, nous pouvons faire un détour par la morale. La morale nous vient comme pensée après un acte d'entendement qui a comme valeur le bien-être. Elle n'arrive donc pas seulement après un événement dramatique qui aurait détruit un certain bien.

La théorie d'équité

  John Rawls dans La théorie de la justice (1971, éd. Points de 2009) nous donne des pistes intéressantes. Rawls expérimente une conception de la morale sous forme de principes intuitifs de genre contractuel (p. 931, chapitre 2, les principes de la justice) :

« Toutes les valeurs sociales – liberté et possibilités offertes à l'individu, revenus et richesse ainsi que les bases sociales du respect de soi-même – doivent être réparties également à moins qu'une répartition inégale de l'une ou de toutes ces valeurs ne soit à l'avantage de chacun. »

  Ce sont des principes de l'équité, donc de morale, portant sur le bien au niveau des fondements constitutifs d'un état. Une fois ces principes posés, Rawls démontre l'avantage de son concept par rapport à d'autres. C'est donc un texte qui a la forme d'une expérience de pensée.

Le bien

  Seulement voilà : dans les exemples concrets que Rawls donne, il ne s'agit finalement plus que de biens matériels. Liberté et respect sont incongrus dans un contexte social (p. 33 chapitre 1) : «  Nous appelons justes ou injustes les attitudes et les traits de caractère d'êtres humains comme ces êtres eux-mêmes. Mais ici, nous avons à traiter de la justice sociale. » Rawls se place par hypothèse dans une structure sociale intuitive qu'il appelle la structure de base (p. 33) : « (…) des hommes nés dans des positions différentes ont des perspectives de vie différentes (...) » C'est un groupe d'individus qui décident un jour de coopérer pour vivre et qui rédigent un contrat social.

La morale selon Rawls

  Cela rappelle les ordres de vie chez Max Weber : justice, médecine, etc. Ces ordres de vie ont une rationalité de type moyens > fins des ordres pratiques ; les fins, donc, leur servent de valeurs : vérité, santé, etc. Rappelons que la rationalité est une action, une suite d'actes, qui vise une fin unique, la raison, à travers plusieurs buts ; une raison qui parcourt différents moyens ; c'est la raison des métiers. La rationalité n'est jamais une forme de raisonnement tel que, par exemple, la déduction logique du général au particulier. Mais Weber ne confond pas ordre pratique et ordre moral. Il les sépare. La rationalité morale est de type morale des sphères > pratique des fins. Il existe trois ordres chez Weber même si la société actuelle tend régressivement vers les deux ordres moyens > fins : vies ou moyens suivant pratiques ou fins.

  Malgré ses hypothèses annexes de position originelle et de voile d'ignorance, on a l'impression que Rawls ne voit que ces deux ordres moyens > fins. Ce n'est pas tant qu'il se limite à deux ordres puisqu'il donne des principes généraux et abstraits qui dominent les pratiques, c'est plutôt qu'il est dans une optique matérialiste comme les utilitaristes mais d'un jugement différent. Le voile d'ignorance vient de ce que tout jugement doit être fonction d'un contexte. Par exemple, lorsque je passe des moyens aux fins, je dois mettre de côté, sous un voile, mes préférences ou mes plaisirs.

La morale en psychologie

  Rappelons en ce qui nous concerne nous traitons ici du système imaginaire de l'homme qui crée plus de sept types de valeurs capables de lui procurer par des fonctions organiques talent et énergie dont quatre valeurs estimées dominantes : bien-être, beauté, vérité et amour. Nous placerons donc la morale, ainsi que Weber, dans une sur-couche au dessus de ces valeurs, comme fonction régulatrice de l'énergie et des talents. La morale est un principe ; ce n'est pas un jugement. Le jugement est produit sur un contexte donc dans une vie et non pour une pratique. Exemple de principes qui tournent au jugement : l'utilitarisme sur les biens, le perfectionnisme pour la beauté, le charisme sur la vérité, l'hédonisme pour l'amour. Tous favorisent un talent particulier au lieu d'une répartition entre talents.

Morale de la démocratie

  Mais revenons à Rawls. Celui-ci va chercher un exemple de justice dans un taux de répartition des valeurs fixé par contrat. Rawls va jusqu'à illustrer avec des diagrammes ce qui montre que les biens sont quantitatifs : il s'agit en fait des revenus. Sans chercher à jouer les économistes, Rawls montre des courbes de fonction à deux variables X1 et X2. Il invente un concept de profit d'entrepreneur X1 qui est difficile à saisir car il n'y a aucune précision. On aurait tendance à dire profit de société tel que bénéfice net sur total des ventes. X2 est un profit de salarié défavorisé. Là encore, on ne sait pas s'il s'agit d'un salarié défavorisé de l'entreprise ou bien du pays. Mais dans le deuxième cas, X2 serait nul. Finalement il obtient un point du plan X1-X2. Avec un second point, il obtient un segment dont la pente est un taux de démocratie du pays. Cela correspond à la répartition d'une arrivée de richesses. Mais c'est un taux purement qualitatif pour comparer des pays différents. Ces sociétés de coopération seraient situés entre une société libérale (taux zéro) et une société communautaire (taux infini). On se rend compte que les sociétés privées qui sont les cellules sociales n'appliquent pas le principe de coopération et on s'inquiète de l'évolution dans l'avenir puisque l'état évolue vers un autoritarisme et une ignorance des groupes.

Autre exemple de morale : la liberté

  Cette théorie porte sur une répartition de profits sociaux donc matériels. Ce principe du bien est toujours possible puisque le revenu est une forme concrète du bien. Mais la morale ne porte pas sur des biens concrets, les biens premiers de Rawls. La morale porte sur des idéaux du bien, des biens abstraits de l'individu et non pas d'une société. La morale concerne le bien-être exclusivement. Mais dans la suite de sa recherche, Rawls passe du revenu à la liberté qui est immatérielle. Le principe de répartition s'efface alors, la liberté étant une abstraction. Le principe moral devient alors un principe de stabilisation. La liberté de l'individu ne peut être limitée par le groupe que pour éviter une perte de la liberté encore plus grande (chap. 34, La tolérance et l'intérêt commun, p. 251) : « La limitation de la liberté n'est justifiée que quand elle est nécessaire à la liberté elle-même, pour éviter une atteinte à la liberté qui serait encore pire. » Et quel est le critère du groupe pour décider la suppression totale de liberté ? (p. 252) : « Un argument psychologique à priori, si plausible qu'il soit, n'est pas suffisant pour renoncer au principe de la tolérance, puisque la justice affirme que le fait même de troubler l'ordre public et la liberté doit être bien établi par l'expérience commune. » Le critère moral serait-il donc un ersatz du sens commun ? ce n'est pas un principe individuel psychologique que Rawls qualifie de croyance ; Or ceci est contredit par la suite. Rappelons que la liberté est un concept abstrait de la philosophie du XIXe siècle qui voyait l'homme comme un être indéterminable et intouchable. Cette vision est dépassée maintenant ce qui impose de revenir sur la morale. Plus loin, Rawls indique que le principe de liberté est une force stabilisante de l'individu. A long terme, l'intolérant finira par le reconnaître. Par contre, pour le court terme (p. 256) : « Bien entendu, il se peut que la secte intolérante soit si puissante initialement ou se développe si rapidement que les forces stabilisantes ne puissent la convertir à la liberté. Cette situation représente un dilemme pratique que la philosophie à elle seule ne peut résoudre. » C'est donc là que la légalité du groupe doit intervenir. La légalité est l'accord d'un groupe sur les actions communes suivant le sens commun. Les groupes qui possèdent des règles d'action sont des institutions pour Rawls (p. 85). La morale est un principe strictement individuel (p. 257) : « Ainsi les principes de la justice peuvent arbitrer des conceptions morales opposées comme ils le font pour des religions rivales. »

La morale individuelle

  Pour entrer dans le débat sur la morale et en m'inspirant de la méthode de Rawls, je postule intuitivement les deux principes suivants :

  1. Concernant la coopération : il est interdit à l'autre de me cacher ses buts.

  2. Concernant l'individualisme : il est interdit à l'autre de m'utiliser comme moyen de ses buts.

  On devine tout de suite que ces principes sont extrêmement contraignants. Prenons l'exemple de l'ordre de vie familial. La coopération familiale qui est volontiers recherchée au départ prend tout de suite la forme d'un contrat imposé de légalité. Ce contrat fixe les devoirs du mariage qui s'avèrent rapidement non respectés. La vie familiale impose de force l'abus d'un partenaire comme moyen en violation du principe n°2 d'individualisme. Il faut partager des tâches plus que les plaisirs. La loi précise les sanctions en cas de défaillance à ces devoirs. Le résultat est que le mariage a une image cauchemardesque et repoussante. Il est remplacé par un contrat de partage des revenus. Mais le recours à la légalité s'impose de la même façon dans tous les ordres de vie comme dans le mariage.

  Puisque les buts du bien-être imposent de passer par la médiation de l'autre, puisque ces buts sont pour beaucoup des croyances qui viennent de l'autre, puisque l'autre est le déclencheur de l'acte d'entendement du bien, il est nécessaire que l'autre montre d'abord ses buts. Si chacun cache ses fins, les actes et les talents s'éteindront. C'est ce qui justifie le premier principe. Or le principe n°2 semble en contradiction puisqu'il est interdit d'utiliser l'autre. Il faut comprendre que c'est seulement la rencontre de l'autre qui peut déclencher mes talents ; ce n'est pas une contrainte d'utilisation. La rencontre est fortuite et ponctuelle. L'utilisation est imposée et longue. Il se trouve que la rencontre fortuite de l'autre est source d'angoisse et de méfiance : Est-ce que l'autre ne va pas me perturber ? Est-ce qu'il ne se produira pas un échange subjectif incontrôlable ? L'utilisation, au moins, est prévue et contrôlée. L'égoïsme apparaît comme une solution mais c'est une fausse solution puisque l'égoïsme bloque le changement subjectif qui libère les talents et fait ressentir la haine ce qui est pénible comme une souffrance.

Origine de la morale

  Examinons, comme Rawls la fait pour sa théorie d'équité, tous les cas possibles.

  Pour le cas n°1, si je remarque intensément l'action de l'autre, qu'elle me perturbe et qu'elle devient mon désir, la représentation montre que l'autre n'est pas automatiquement transféré pour activer une instance imaginaire ; il est seulement en attente comme souvenir isolé. L'autre ne peut pas me transformer sur place en zombie à son service personnel. Il n'a qu'une action indirecte sur ma subjectivité. Ou alors c'est que j'ai déjà le même but. Mais l'autre ne me contraint pas à son action sauf par la force. C'est un cas qui relève alors de sanction légale.

  Pour le cas n° 2, prenons l'exemple de la vie familiale. Je peux forcer mon partenaire à être mon répondant, c'est-à-dire finalement une sorte de moyen pour parler d'un sujet personnel. S'il a le même but, il peut consentir sans ennui parce qu'il sait qu'il pourra me demander d'être à mon tour son répondant. Mais s'il n'a pas le même but, je ne dois pas insister au-delà d'une certaine limite sous risque de rebuffade. Mais comment s'arrêter ? Dans le cas de la vie de couple, le véritable but commun est l'amour. Ce n'est pas le parler. Cependant l'amour excite aussi la pulsion de parler puisque les pulsions se cumulent. Cela fait partie des préliminaires. On sait bien que si un des partenaires est seulement entraîné par l'autre dans l'amour, le couple est très instable. D'autre part, la représentation imaginaire est telle que lorsqu'il y a emprise d'une nouvelle fin, il y a obligatoirement recherche d'un groupe qui montre des buts vaguement similaires pour éviter justement l'identification à l'autre ayant le même but que je pourrais m'approprier. C'est le cas du philosophe dans toutes ses aventures. Si le groupe se réduit dans des circonstances particulières à un seul individu, il y a quand même un but commun et une réciprocité. Le cas de partenaires qui ont des buts différents devrait donc théoriquement ne pas exister.

  Mais il existe d'où le besoin de la morale. Et quelle en serait la cause ? On peut supposer que les représentations subjectives ne sont pas toutes identiques. Elles peuvent être incomplètes ou irrégulières. Il est normal qu'elles soient différentes puisqu'elles sont acquises par ontogenèse au cours de l'enfance et diffèrent entre les sociétés.

 

1 Je donne la forme synthétique pour ne pas compliquer la lecture. Il existe une forme complète page 91.