Expérience de guet

 

 

Chapitre 2

  • Perception de la rue
  • Acte de localisation
  • Il existe 2 modes de l'acte: acte instinctif et acte œdipien
  • La pensée est déclenchée après unification
  • Avant l'unification
  • Le psychisme est élémentaire et unique dans la vie
  • La croyance, l'absurde, la nécessité sont imaginaires
  • L'acte de regarder imaginaire
  • Le transfert comme détonateur

Perception de la rue

   Il n'y a rien à dire de la rue car elle est composée d'une telle multiplicité de formes qu'il est impossible de noter un seul détail intéressant. Personnellement il était peu aimanté par la rue comme pour la mer ou la montagne. Si un historien amateur, par exemple, en tire une jouissance, c'est qu'il visionne un individu d'autrefois marchant dans la rue vers son activité existentielle. C'est cette action du passé qui aimante l'historien et non la rue elle-même dans ses restes historiques. Finalement toute rue est mémorisée en tant que court passage du temps et de la vie : dans cette rue a vécu un tel. Ou encore : j'ai vécu dans cette rue dans un autre âge mais tout a changé.

   Il notait pourtant un détail : l'asphalte humide du trottoir paraissait collant. Il avait une sensation de pieds lourds. La sensation est d'une nature différente du sentiment. La sensation est produite par un perçu. Le sentiment est produit par l'imagination. La sensation accompagne l'acte ; le sentiment le précède1. L'acte est le vécu ; donc percevoir n'est pas exister. Cela peut nous conduire à penser que le plaisir est une sensation mais la jouissance, elle, un sentiment. Vous pouvez en être sceptique non sans raison car, en fait, la jouissance est un pont entre le vécu et l'imaginaire ; donc entre le corps et l'esprit2 alors que vous avez appris que ces mondes étaient séparés par essence.

Acte de localisation

   Mais la rue est la scène d'un acte, celui de se localiser, ce qu'il était en train d'effectuer avant de rattraper son Soi. Se localiser, c'est voir encore, voir son Soi comme point focal de la rue. C'est donc se séparer du Soi qui est placé dans l'espace, se dissocier, se distancer de son Soi. Voilà pourquoi il avait dû courir après son Soi. En somme, je vois mon Soi car il se sépare de la matérialité indissociable de la rue. Je me déplace et rejoins mon Soi. Il remarquait les autres passants en train de téléphoner ou penser. Il voyait un individu qui ne pensait pas, lui, mais qui regardait les autres et qui le regardait. Soudainement il se voit identique à cet autre. Il voit son Soi en tant qu'un autre, qu'on appelle précisément le sur-Autre et il commence à entendre sa pensée. Il voit la signification de sa pensée concernant les passants. La signification est toujours visionnée. Conclusion : tous ses actes, se localiser, se déplacer, voir, entendre ont été effectués après avoir été vus sur d'autres en vision c'est-à-dire en imagination. Un groupe, puis un individu, rencontrés dans la réalité, forcent à changer d'acte. Mais l'imagination est bien toujours à l'origine des actes.

Il existe deux modes de l'acte : acte instinctif et acte œdipien

   Il faudrait nuancer car il existe deux sortes d'acte tel qu'il ressort de ce vécu de la rue. Il existe deux actes jumeaux qui sont tellement semblables que cela semble aberrant de les distinguer. Penser, voir, marcher sont des actes instinctifs acquis à la naissance. Par contre signifier, regarder, se localiser, se déplacer sont des descendants des premiers actes acquis par éducation. La différence ? Elle est dans la force de l'acte. N'avoir aucun but est le signe de l'acte instinctif. Le but est le propre de l'acte de l'imaginaire .

La pensée est déclenchée après une unification

   Une idée reçue est que la signification d'une pensée, c'est-à-dire la réflexion, naît par amplification avec une mise en résonance de pensées individuelles et une extension qui gagne une multiplicité de plus en plus grande. C'est la rumeur. Cette idée est exploitée dans de nombreux films (par exemple : Excalibur de John Boorman où, au début, période Arthur, la pensée suscitée par le mage-sur-Autre Merlin entraîne tout un royaume. Mais remarquez comme le mouvement s'inverse dans la seconde partie avec la quête de l'arme absolue trouvée grâce à la foi d'un Perceval, seul). La signification m'est donnée par un sur-Autre or je suis un sur-Autre pour un autre et ainsi de suite. A condition de prendre le sur-Autre pour un réel. Mais c'est un imaginaire3. La signification se forme par réduction dans une multiplicité diverse, transformation en pluralité de clones indifférenciés et concentration de la pluralité en un élément unique. C'est ce que j'appelle l'unification de la pensée. Ce que la pensée repousse vers les fonds de l'imagination est un acte unique et commun. Ce ne sont pas les formes multiples des objets.

Avant l'unification

   Après s'être localisé, il avait perdu tout but et la marche lui semblait physique et ennuyeuse. Or l'imaginaire ne le lâchait pas d'une semelle. Il était déjà embarqué dans un vieux fantasme repoussé comme aberrant et pénible. Tout en pensant à autre chose, il était en train d'imaginer une relation. Elle lui vint en pensée caché entre d'autres idées. Elle revenait de plus en plus forte. Maintenant il la voyait clairement signifiée et cette vision voulait sans aucun doute le conduire à penser qu'il pourrait peut-être la revoir en passant dans telle rue. De fait, il se trouvait comme par hasard au croisement de la rue en question.

Le psychisme est élémentaire et unique dans la vie

   Le psychisme, c'est-à-dire l'imaginaire, ne donne aucun choix. Il est incontrôlable. Ce ne sont pas toujours des visions agréables, rêves, souvenirs, qui vous arrivent et que vous devrez repousser avec effort à l'aide de la pensée. Serait-ce un début de refoulement ? Mais le refoulement conduit à l'inconscient qui est une sorte de second psychisme autonome dans l'individu. Ce second psychisme produirait des détresses ou de comportements incongrus d'un second sujet. Ce n'est pas ce que nous pensons. Ce qui est repoussé, ce sont des souvenirs, des éléments d'imagination. Ce n'est pas l'imaginaire. Le psychisme est unique et inaltérable même dans le traumatisme. De fait, la grande majorité des traumas se produit à l'âge de formation de l'imaginaire. Il ne peut pas coexister deux types de psychisme dans un individu sans altération grave ou bien malformation. L'imaginaire vous commande d'effectuer des actes qui vous surprennent parfois, absurdes ou manqués, mais seulement après votre quitus et, au final, il remplit toute votre vie. L'imaginaire n'a qu'un seul but. Ce but est connu. Mais pour y parvenir vous devez franchir des étapes avec des buts partiels qui vous sont fastidieux et que vous laissez dans l'ombre, ne voyant que le but le plus élevé. Ces buts vous paraissent alors comme des besoins matériels ou des contraintes sociales qui vous empêchent d'avancer vers le but final. Cette finalité est la seule connue car elle est montrée dans le fantasme. Or nous n'avons qu'un seul fantasme à la fois.

   L'imaginaire nous fait vivre en permanence dans le futur et le présent en devient une corvée. L'imaginaire nous trompe de but et il est tout de même difficile de l'admettre. Comprenez bien que le concept basique d'une psychologie actuelle pour qui une vie est réussie en réalisant des choix libres, raisonnés ou appris n'est qu'une idée vide. Cette psychologie vous dit comme Daniel Goleman, L'intelligence émotionnelle, éd. J'ai lu, p. 125 : « (…) efficaces, sûrs d'eux et capables de surmonter les déboires. Ils connaissaient moins le doute, la peur et l'échec, savaient conserver leur sang-froid et gardaient l'esprit clair (...) » On constate que cette idée amène régulièrement celle de la normalité et donc celle d'une société divisée en rangs ou en niveaux qui doivent être grimpés au cours de la vie4. On voit bien que la référence permanente de Daniel Goleman est un jeune candidat aux examens ou aux épreuves sportives. Il s'agit donc en fait d'une interprétation morale et nous aurons à expliciter la formation de cette morale5. Ce n'est pas avant l'acte mais après l'acte réussi que viennent ces sensations d'efficacité et de puissance. C'est pourquoi elles sont à la base d'une pensée morale.

La croyance, l'absurde, la nécessité sont imaginaires

   Passer dans cette rue était pour lui essayer de rencontrer une personne attirante, de se faire remarquer d'elle mais ce n'était pas le vrai but. Le but masqué était de guetter une personne et satisfaire une jouissance de voyeur. Le vrai but était de satisfaire l'acte de regarder. Tout ce qu'il sentait était l'absurde de cette situation. Il ne pouvait pas s'arrêter. C'était comme dans un rêve. Il ne sentait qu'une nécessité implacable de continuer à agir, une nécessité qui tenait du désir des dieux. Il ne pouvait pas faire autrement. C'était une conviction qui le dirigeait. Il flottait dans l'absurde confiant malgré tout dans un sentiment de nécessité. Il se sentait dérivant dans l'imaginaire et percevant la réalité qui s'éloignait à reculons comme chacun de nous la plus part du temps sans nous rendre compte ; il était possédé par une croyance.

   Sartre était très chatouilleux sur la croyance : « Je crois que Paul est mon ami ; mais je n'en suis pas sûr ; donc je n'y crois pas. » Mais la croyance, la conviction, c'est une relation immédiate, pratique, pragmatique donc, au monde. La liberté est l'opposition, le barrage à la croyance. Mais la véritable lutte contre la croyance est l'expérience. L'individu ne pense pas rationnellement pour se libérer de la croyance ; il s'efforce de retourner au perçu, à l'expérience. Le vrai sujet de la philosophie est la croyance ; c'est pourquoi elle doit revenir à l'expérience.

L'acte de regarder imaginaire

   Bien entendu, il ne voyait pas l'ombre de cette personne attirante mais il était convaincu qu'une autre fois, « la faveur des dieux » serait pour lui. Il regardait la rue, hébété, c'est-à-dire vide de pensée. C'est une petite rue ; la chaussée n'est pas large. Elle est à deux sens mais avec les voitures stationnées, une seule voiture passe ce qui donne une anxiété pénible quand on conduit. Il y a quelques passants, en majorité des femmes. Un homme faisait du sur place parlant haut et fort à son téléphone (joue-t-il une scène?). Tout à coup il remarqua l'objectif brillant d'une caméra de surveillance sur la corniche du premier étage au dessus de l'enseigne d'un magasin à la vitrine sale. Il lui vint une idée mais encore sans expression claire. il nota mentalement le nom de l'enseigne : JACKY réparations sanitaires et ouvertures de portes ainsi que le numéro de l'immeuble : 39. Il alla au carrefour du bout de la rue et se rendit à la médiathèque. Il n'y avait qu'un seul agent d'accueil mais l'attente fut assez courte. Il demanda à l'agent comment effectuer une session internet sur ordinateur. Alors, l'agent se retourna et regarda en tout sens. Puis il se tourna sur le côté et lui montra un poste libre. Il dit : « vous entrez votre mot de passe. » Le mot de passe, la nouvelle clé sociale imposée, n'est, en général, que le nom prolongé par un numéro porte-bonheur tel que double zéro sept. A ce moment-là, l'ordinateur se mit à couiner (encore vous ! dit l'ordinateur en guise de bienvenue). Puis le navigateur arriva sur l'écran. Il fit une recherche : Jacky espace Paris, et il eut une liste miraculeuse des Jacky en ville. Il trouva son Jacky-réparateur et, miracle, s'ouvrit un très beau site avec des silhouettes de charme sur la page d'accueil. Jacky savait faire sa pub. Il regarda soigneusement la page mais elle n'avait rien de caché pour une fois ; il trouva facilement une ancre intitulée webcam. Il cliqua et eut un pétillement intérieur en voyant s'ouvrir une petite fenêtre. Au début, il eut du mal à reconnaître la rue mais bientôt elle s'imposa avec évidence. Il exulta. Et pourtant il n'avait rien gagné puisque tout à l'heure il était physiquement dans la rue ce qui devait être meilleur en efficacité à priori. Mais pas dans le contexte imaginaire. C'est la jouissance du regard qui l'emporte sur la netteté de la vue comme avec les impressionnistes. L'image sur l'écran l’enflamma alors que la vue directe le laissait froid. Pour ne pas tenter le diable, il se résolut à fermer le site tout de suite en songeant à effacer ses traces mais avec un sentiment de gain de puissance. Et à ce moment-là il eut une fulgurance d'éclair : cette silhouette, c'était elle ! il scrutait l'écran en profondeur mais il n'arrivait pas à s'ôter un léger doute. La silhouette s'arrêta devant un portier à côté d'une porte en bois qu'il grava en mémoire. La porte s'ouvrit ; elle fut avalée dans l'ombre. Ça avait duré quelques secondes. Il retomba dans son Soi pratiquement épuisé. Il fut incapable de penser et il lui fallut attendre quelques minutes pour retrouver tous ses sens. Après cela, il n'arriva plus à effacer ses traces sur le navigateur. Finalement il abandonna le poste ouvert.

Le transfert comme détonateur

   Voilà donc un acte de regarder contrôlé par l'imaginaire. Un acte de voyeurisme qui prend possession de l'individu mais qui n'est pas obsessionnel comme celui du pervers. Il reste sporadique. Pourquoi cet acte est-il différent de l'acte de voir ? Une petite analyse de l'expérience s'impose. Même si regarder n'était pas son but avéré, il suivait inexorablement une voie tracée par l'imaginaire. Une voie de la nécessité. Il faut comprendre ce qui produit cette nécessité dans l'acte. Il s'agit d'un processus à l'intérieur de l'imaginaire donc incontrôlable, sans la moindre réalité physique. Ce n'est pas par la réalité que la nécessité vient aux individus. La matérialité ne signifie pas la nécessité par son emploi. Elle ne signifie rien d'autre que son utilité. J'appelle projection ce processus imaginaire. Cette projection est la capture du Soi par une autre instance. Chaque instance imaginaire n'est que la figure d'un seul acte. Nous avons vu que le sur-Autre en face du Soi le contraint à entendre la pensée. Le regard ne vient donc pas du sur-Autre. Le Soi est donc passé sur une autre instance qui regarde et qu'on nomme variablement dans les écrits ; mettons le petit-Autre. Le Soi voit le petit-Autre qui regarde ; il tombe alors dans l'acte de regarder en tant que base de son être. Il ne reste qu'à expliquer comment le Soi délaisse le sur-Autre pour le petit-Autre. Tout se déroule dans l'imaginaire hors de contrôle de l'individu. Il faut donc un fait annexe hors de l'imaginaire qui soit un catalyseur. Ce fait existe dans le perçu. Il s'agit d'un autre individu qui montre cet acte de regarder. Dans l'expérience, c'était l'agent d'accueil de la médiathèque. La caractéristique du petit-Autre c'est qu'il se détourne dans la direction d'un objet à regarder. Cet effet catalyseur s'appelle un transfert. Vous êtes dans l'emprise d'un sur-Autre ; vous être dans l'attente d'un transfert ; vous transférez depuis votre perçu ; vous êtes dans l'emprise d'un petit-Autre. Si vous ne transférez pas, vous restez dans l'emprise du sur-Autre. C'est ainsi que vous avancez de buts en buts vers celui qui est le plus élevé. Ce cycle répétitif est la base de notre existence humaine. Mais il reste à savoir ce qui déclenche l'acte lui-même, la chute dans l'existence. Ce qui déclenche cet acte est la présence d'un objet réel qui peut être quelconque sauf qu'il est proche de celui montré par le regard du personnage transféré. Dans l'imaginaire, il y a bien une nouvelle projection vers l'objet mais cette instance est on ne peut plus flou comme si l'objet était subtilisé du regard par magie. L'objet est évanescent dans l'imaginaire parce que seul l'objet réel doit être reconnu comme l'objet de l'acte qui est réel et ne fait pas partie de l'imaginaire. Au final, l'objet du regard est presque quelconque. Autrement dit il n'est pas légitimé. Sinon il n'y aurait que trop peu d'objets du regard6.

1. Daniel Goleman, L'intelligence émotionnelle, éd. J'ai lu, indique qu'étymologiquement, le sentiment veut dire le début du changement.

2. Cité par Monique Canto-Sperber dans Sans foi ni loi, éd. Plon, Platon dans Le Banquet, montre que la vraie jouissance est produite par une relation d'amour entre une femme de basse condition pleine de maux et un dieu, soit une relation entre le corps propre et le pur esprit.

3. Donc la totalité de la dialectique n'existe pas. Il n'est pas possible de penser une multiplicité en lui donnant des qualités. La multiplicité est toujours transférée sur un individu unique.

4. Il n'y a aucune structure pyramidale dans l'imaginaire. La pyramide sociale est un abstrait sans lien à la réalité. Néanmoins la pyramide est une image du phénomène unificateur de la pensée.

5. Nous verrons que la morale peut s'interpréter comme un sentiment d'effort.

6. Dans le processus de formation de l'imaginaire, au début de l'enfance, l'objet n'est pas vu. Il est micro-halluciné. Ce n'est qu'une illusion.