Sur la rationalité de l'action

CHAPITRE 6

  • Origine de la rationalisation capitaliste selon Max Weber
  • La conviction capitaliste
  • La transformation capitaliste
  • La nature humaine
  • L'avis de J. HABERMAS
  • Le développement de la rationalité
  • Les effets de la rationalité
  • Les autres civilisations
  • La légitimité, nouvelle valeur, remplace la rationalité
  • La légitimité comme motivation actuelle de l'action
  • Le changement actuel, la fin de la certitude
  • L'époque actuelle et son maître
  • Régression ou progression

 

Origine de la rationalisation capitaliste selon Max Weber

   Selon Weber, la religion protestante après Luther, au XVIe siècle, a trouvé une forte résonance dans la bourgeoisie ce qui a débouché sur le capitalisme. Le capitalisme est une nouvelle rationalisation du métier de producteur qui, entre autres, a transformé les artisans en salariés sortis du marché et équipés d'outils modernes. Mais cette production nouvelle de masse ne s'est pas développée pour l'amour du métier. Elle avait un motif profond. Weber utilise pour cela une expression très curieuse chez lui d' « image du monde ». Cette expression n'est pas détaillée1 et elle détonne puisque l'imagination ne paraît compter pour Weber que dans les arts. Il n'y a aucune imagination dans cette « image du monde ». Nous voyons plutôt un groupe d'idées préconçues ; des concepts irrationnels tels que la rationalité de l'action. Nous résumons la thèse de Weber en disant que le profit, objet but du capitaliste, vient se mouler dans le signe de l'élection pour le paradis inscrite dans le protestantisme. Or Weber reconnaît que cette recherche de signes conduit à une irrationalité. C'est l'obsession du profit par la rationalisation, donc le rendement. L'action devient rationnelle. C'est l'ascétisme religieux du protestant, le bannissement de tous les plaisirs. Mais pour Weber cette irrationalité viendrait de notre point de vue (p. 194) «  « Le rationalisme2 de la maîtrise du monde est notre point de vue […]. Une chose n'est pas toujours « irrationnelle » en soi, mais à partir d'un point de vue « rationnel » » .. Pour nous cet ascétisme est autant irrationnel qu'un mysticisme. Elle n'existe pas pour le bourgeois du XVIe et XVIIe car, pour lui, l'ascétisme était la preuve qu'il n'était pas seulement pourvu d'un corps mais aussi d'une âme ; que l'âme commandait sa vie. Et cette âme le faisait reconnaître pour l'élection au paradis. Mais qui dit ascèse, dit aussi refus de la fraternité et du groupe donc du sur-Autre. Les choses ont évoluées au XVIIIe et au XIXe où l'affiliation dans une église ou une secte était devenue obligatoire en vue de négociations ou en associations d'affaires. C'était le nouveau signe tangible de l'élection pour l'au-delà où la plèbe n'était pas admise. On passe donc à l'acceptation du groupe et à l'attirance du sur-Autre. Mais Weber semble oublier que sa thèse est de montrer que le capitalisme, par sa rationalisation propre, avec d'autres conjonctures historiques a été le facteur de domination de la société occidentale. Weber ne pouvait admettre que l’irrationalité est le facteur essentiel de l'évolution matériel humaine parce que l'homme fait partie de la nature.

La conviction capitaliste

   Ce qui nous frappe aux yeux chez Weber, c'est que le facteur de l'évolution sociale est la croyance religieuse de prédestination dans l'au-delà. C'est une conviction irrationnelle. Ce n'est pas la rationalité poussée de la production qui est le facteur. Ce n'est pas la pensée du métier. Cette conviction est ce que nous avons appelé la seconde pensée ; la pensée du grand-Autre. C'est une pensée qui a la forme du signifié. Elle ne doit pas s'écrire. Elle n'existe que comme expression et signification. Elle risquerait d'être modifiée par une écriture. Pour un croyant, La conviction irrationnelle est unique puisqu'elle vient de l'église, alors que pour le protestant, cette conviction se retrouve au cœur de toutes actions et c'est ce que Weber appelle la rationalité, c'est-à-dire le grain générateur. Néanmoins actions et convictions ne sont pas dans le même mode d'être car les actions sont toutes différentes entre elles.

La transformation capitaliste

   La thèse de Weber est que l'interprétation de la rédemption par la bourgeoisie du XVIe siècle s'est transformée en pratique capitaliste. L'élection, la reconnaissance, a été substituée à la rédemption. Le fait est que le capitalisme a été implanté au départ dans une région et a proliféré. Ce phénomène devient alors, pour Weber, un modèle d'évolution historique de l'homme. Mais comment être sûr que l'extension du capitalisme n'est pas simplement due à l'augmentation de la population capitaliste ? Weber nous paraît donc partir d'un principe culturaliste pour sa philosophie de l'avènement de la société moderne avec un nouveau critère de rationalité dans la subjectivité (les idées domineraient la société) mais, pas du tout, Habermas nous en contredit d'abord : Weber est dans un axiome de naturalisme. La rationalité serait-elle une disposition naturelle de l'homme ? Une nouvelle image subjective du monde qui considère l'action comme un paramètre abstrait quantifiable à la place de l'action humaine qui-va-de-soi est-elle naturaliste ? Pour nous, qui sommes naturalistes, cette pensée nous coupe la respiration. En réalité, Habermas veut dire que Weber est inspiré par la théorie évolutionniste de Darwin ce qui est très différent voire opposé. Tout ce qu'a fait le capitalisme, c'est transformer l'action naturelle de l'homme en objet. Voilà la prétendue rationalité. Il faudrait de plus comprendre comment cette rationalisation donne une impulsion de vie quotidienne, ce qu'aucune idée ne saurait donner par essence. En admettant que l'idée soit comme un filtre de la perception, elle retiendrait l'acte plutôt qu'elle le lancerait. Pour Weber, l'agir par rapport à une fin est une éthique qui suffit à donner une impulsion d'action sociale, d'agir, mais ce n'est pas une impulsion d'acte, d'être. Pour qu'il y ait une théorie de progrès, il faut d'abord connaître la nature de l'homme ce qui n'est pas encore réalisé ni même admis aujourd'hui. Le progrès pourra alors se mesurer par l'amplification apportée à sa nature.

La nature humaine

   Quand un homme fait un guet pour une proie, il utilise à plein sa nature humaine. Il y aura progrès lorsque cet homme pourra utiliser une caméra vidéo comme nous l'avons décrit au chapitre 1. Il y aura progrès lorsque, par exemple, l'homme pourra marcher sur deux jambes artificielles au lieu de roues car les roues ne sont pas dans sa nature. Les roues proviennent d'un ersatz du déplacement dans le sens de la vitesse et du rendement. Un trajet effectué à pied procure un vécu beaucoup plus fort que s'il est accompli avec un véhicule. Les nouvelles technologies devraient être tournées vers les fonctions naturelles qui doivent être amplifiées et non pas vers la productivité.

L'avis de J. Habermas

   Dans Théorie de l'agir communicationnel (Ed. Fayard, tome 1, Rationalité de l'agir , chapitre II) Jürgen Habermas nous offre une critique très approfondie de Weber. C'est pourquoi il nous a paru nécessaire d'associer les deux écrits. Mais Habermas en fait, se déporte du sujet de L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme. Il passe progressivement du progrès social due à la rationalité capitaliste au progrès de la rationalité elle-même car la rationalité de l'agir est dans son optique personnelle ; il se déplace vers les autres ouvrages de Weber et notamment vers Économie et société.

Le développement de la rationalité

   Habermas montre que Weber distingue deux types de rationalité : il y a la rationalité normative qui se fonde sur la légitimité et la rationalité sociale qui repose sur un consentement de fait et partiellement, seulement, sur un ordre légitime. Il y a la validité d'une norme et sa reconnaissance dans les faits. Il y a l'ordre juridique et l'ordre économique. Il y a les idées et les intérêts. Habermas cite Weber : (page 204) »Il va de soi […] que l'ordre juridique idéal de la théorie du droit n'a directement rien à faire avec le cosmos de l'activité économique factuelle. (...) ». D'où viendrait alors la validité des nouveautés économiques ? Elles viennent de dehors : (p. 206) « Weber explique au contraire les innovations par les figures « inspirées » à efficacité charismatique, qui sont spécialement aptes à instituer du sens. » Dans les religions il y a d'abord les grandes figures prophétiques et ensuite le travail d'interprétations fortement soumises à la logique. Un ordre pratique irrationnel parce que mythique est ensuite dérivé en postulats théoriques rationnels et efficaces. C'est ainsi qu'il devient légitime c'est à dire obligatoire. Notons que, selon Habermas : «  (p. 203) Max Weber parle de validité normative et de légitimité quand un ordre est subjectivement reconnu comme obligatoire. Cette reconnaissance s'appuie directement sur des idées portant avec elles un potentiel de fondation et de justification, et non pas sur des situations d'intérêts. » Weber ne dispose donc pas de l'ordre imaginaire et ne voit pas que la légitimité est fondée par l'imaginaire à l'intérieur de l'individu. Il a recours à une idée extérieure qui ne peut pas avoir la moindre justification dans l'individu. Rien de ce qui est extérieur à l'individu, qui est sans rapport concret, ne peut être reconnu valide en soi puisque dans le monde perçu on ne rencontre que le contingent, le présent qui est illégitime par essence.

Les effets de la rationalité

   La rationalité a été introduite surtout à la Renaissance par l'action de l'institution religieuse occidentale. Pour la religion judéo-chrétienne et seulement elle, il existe deux mondes différenciés : les mondes de l'au-delà et d'ici-bas. Le monde d'ici-bas doit avoir un lien avec l'au-delà pour que l'existence de celui-ci ait au moins une justification. Pour cela, Dieu impose des lois aux hommes. Ces lois détachent les hommes du monde d'ici-bas pour les relier à l'au-delà. Voyez comme toute l'imagerie du Moyen-âge met en avant le comportement humain reconnu par Dieu. Les deux mondes sont représentés par exemple, sur chaque tapisserie de l'Apocalypse. Ces lois ne sont acceptables, légitimes et obligatoires que parce que elles sont rationnellement liées à Dieu, point commun unique de la multiplicité comme le dit Habermas et l'institution religieuse a permis de découvrir et d'exprimer cette rationalité à partir de la conviction d'origine. Dès la Renaissance, les bourgeois ont forgé une application de ces lois (celles de Luther, un érudit) dans le domaine profane interprété comme un troisième monde relié aux deux autres. Les bourgeois auraient donc développé une éthique, autour d'un concept de rationalité d'action vis à vis d'une fin c'est-à-dire d'un calcul des moyens en vue d'une fin. Cette conduite de vie a été progressivement institutionnalisée. Habermas nous montre (p. 179) que, selon Weber, l'éthique de la conviction protestante fondée sur la vocation, l'élection, se déplace de la culture religieuse au niveau des traits de personnalité : «  De fait, dans sa forme concrète centrée sur l'idée de vocation, l'éthique protestante signifie que le rationalisme éthique procure les fondements d'une attitude cognitive-instrumentale à l'égard des processus intra-mondains, en particulier à l'égard des interactions sociales, dans le domaine du travail social. » Nous traduisons en disant que l'éthique de la vocation et de la séparation avec l'église entraîne l'apparition d'une technique (attitude cognitive-instrumentale) dans la pratique sociale du métier (processus intra-mondain). Weber veut découvrir pourquoi. Weber indique (p. 102) que la rationalité capitaliste du XVIe (Florence, Venise) au XVIIIe est la rentabilisation du capital et l'organisation du travail. Les règles de vie se caractérise par (p.116) « une certaine modestie empreinte de froideur, […] il ne jouit pas de sa richesse sinon dans le sentiment irrationnel de « bien accomplir son métier ». » (p. 123) « Leur action présentait un caractère d'indifférence à la morale ou s'avérait même contraire à la morale. » L'argent n'est pas destiné à des objets utilitaires. Ce qui caractérise le métier du capitaliste, c'est qu'il est le seul à connaître l'ensemble de la technique. Tous les salariés n'en connaissent qu'une partie. Ils sont pluralisés, vus comme une reproduction d'un prototype. Ils doivent être pluralisés pour ne jamais être des associés.

Les autres civilisations

   Au contraire, les autres religions ne conçoivent qu'un monde unique où un Dieu se trouve caché. L'extase contemplative pour découvrir Dieu derrière chaque chose remplace les lois et s'oppose au détachement du monde des chrétiens. Les lois et la rationalité qui leurs est due ne sont pas aussi importantes dans la sphère religieuse et se développent plus faiblement dans les autres sphères. Voilà un résumé de l'analyse que Habermas fait des écrits de Weber sur l'évolution de la religion. Nous ajouterons seulement que ces religions donnent plus de champ libre à l'imaginaire. Par contre, l'éducation des enfants est moins poussée. Or l'imaginaire est généré par l'éducation.

La légitimité, nouvelle valeur, remplace la rationalité

   Pour Habermas, c'est sur le plan de la légitimité (reconnaissance) qu'il y a progrès et non sur celui de la vérité (connaissance). Au final, nous comprenons que l'ordre capitaliste a été porté au sommet du monde par une nouvelle structure de pensée sous-jacente : la vocation qui remplace l'élection de l'individu. Ensuite l'ordre capitaliste s'est étendu ; les idées sont de plus en plus intégrées aux intérêts ; c'est l'éthicisation, la phase où il passe dans la conduite de vie selon Weber. Enfin l'ordre capitaliste s'est légitimé c'est-à-dire transformé en structure subjective de connaissance différenciée des autres avec l'apprentissage. Mais ce qui a renforcé la légitimité, est que toutes les sphères d'actions ont suivi la même évolution en même temps : économiques, scientifiques et artistiques. Il y avait à ce stade, une unification des images du monde qui permettait de se retrouver partout librement. Mais Weber revient sur le fait que « la vie peut être rationalisée conformément à des points de vue finaux extrêmement divers et suivant des directions extrêmement différentes. » Le profit se divise en valeurs. Chaque sphère de valeur fait surgir des conflits sur les valeurs avec les autres : «  pour les non-religieux, toute conduite de vie religieuse est irrationnelle ». Elle s'autonomise au détriment des autres : (p. 194) «  « Le rationalisme de la maîtrise du monde est notre point de vue […]. Une chose n'est pas toujours « irrationnelle » en soi, mais à partir d'un point de vue « rationnel » ».

La légitimité comme motivation actuelle de l'action

   « Dans la mesure où les sphères de valeurs (les valeurs sont les critères de détention des biens extérieurs et intérieurs) prises individuellement sont « constituées en un ensemble rationnel cohérent », accèdent à la conscience les prétentions à la validité universelle (par ex. la vérité, la justesse normative, l'authenticité ou la beauté mais ce sont nos critères) qui mesureront les progrès culturels ou élévation de valeur ». (P. 192) Dans la science, l'élévation de valeur est le progrès de la connaissance ; dans la morale et le droit, c'est l'élaboration de la théorie juridique ; dans la culture, c'est le réveil, le renouvellement. A ce moment-là nous avons le sentiment d'un changement du concept de rationalité. Nous passons de la réunion objective des buts, moyens et principes à une élévation des valeurs. Nous sommes très déroutés par ce changement et la rationalité devient subjective. (P. 192) « D'une part , Max Weber aboutit au concept de rationalité pratique à partir d'un type d'action représenté dans la figure historique de la conduite de vie propre à l'éthique protestante, où se trouvent réunies la rationalité des moyens, celle des fins et celle des valeurs. D'autre part, il oppose à la rationalité des orientations d'actions la rationalité des points de vue sur le monde et celle des sphères de valeurs. » Nous sommes extrêmement surpris car Weber semble introduire des valeurs qui sont des effets des pulsions organiques telles que le beau, le vrai, etc. dans des conduites pensées. Ce sont des valeurs universelles qui n'ont aucun rapport avec les valeurs relatives de la vie normalisée par des principes. Comment le beau, le vrai, par exemple, peuvent-ils être pensés symboliquement ? Weber nous répond par amélioration de la technique artistique ou de la théorie des principes du droit ce qui nous laisse sceptiques. Le beau et le vrai n'ont pas changé depuis l'origine de l'humanité en intensité. Ils ont changé de support matériel.

Le changement actuel, la fin de la certitude

   Or précisément c'est ce conflit de valeurs qui est responsable de la diminution inéluctable de rationalité aujourd'hui. Les conduites cognitives, morales et esthétiques se séparent ; les rationalités se différencient : (p. 258) « la raison elle-même se décompose en une pluralité de sphères de valeurs, et elle détruit sa propre universalité ». (p. 94) « De nos jours, l'ordre capitaliste est un immense cosmos dans lequel l'individu est pris dès sa naissance. » (P. 92) «  L'homme est tributaire du profit qui devient la fin de sa vie : ce n'est plus le profit qui est subordonné à l'homme, comme un moyen destiné à satisfaire ses besoins matériels. » Mais il s'agit là d'un tableau wéberien qui est un peu dépassé. Weber voyait à son époque la montée de la bureaucratie du fait de la complexité croissante dans tous les métiers. Mais nous ne voyons à l’œuvre que la vanité de surpasser les autres et de les diriger sans orientation vers une fin c'est-à-dire sans légitimité. On peut se demander si cette orientation n'est pas diabolique. Il faut dominer pour être reconnu socialement mais cette domination n'a aucun sens en soi.   

   On peut se demander si elle n'est pas satanique. Cependant, pour Habermas, le pouvoir et l'argent3 ne sont pas des valeurs. Ce ne sont que des médiums (des moyens pour changer d'être) qui n'interviennent que dans des ordres, c'est-à-dire des sous-systèmes d'actions particuliers aux domaines du commerce, de la technologie et d'expertise et internes à la production ou à l'état. C'est ce que nous appelons les classes moyennes dans notre langage. Ce sont ces classes moyennes qui profitent de la complexité croissante de la société pour monter vers un idéal hédoniste privé et asocial plutôt que la bureaucratie rationnelle attendue de Weber. Il faut cependant reconnaître que les classes moyennes débordent de ronds-de-cuir. La dureté des relations actuelles vient de ce que ces relations sont entièrement médiées soit par la domination, soit par l'argent. Les individus se sentent tous des étrangers aux autres. Ainsi les sociétés nous paraissent-elles tendre vers la ploutocratie à l'instar des sociétés antiques grecques. La lutte des classes n'est plus prédominante.

   Au contraire, Weber a montré que pour le capitaliste, la richesse n'était pas utilitaire. L'argent n'était pas un moyen comme pour les classes moyennes, c'était un intérêt. L'argent donnait une motivation : avec l'argent, je crée un lien d'intérêt chez les autres, je crée ma communauté. Je surmonte un groupe et je deviens sur-Autre. Je développe mon imaginaire. Le capitalisme serait donc en extinction.

L'époque actuelle et son maître

   C'est pourquoi nous avons mis en avant la pensée autoritaire qui est induite par une surestimation du sur-Autre et la dévalorisation du grand-Autre en objet. Nous voyons deux possibilités. Soit le grand-Autre est dominé par le petit-Autre, la croyance sera alors valorisante, recherche de pouvoir, de valeurs, de normes, de lois comme celle du capitalisme dont l'application scrupuleuse est la motivation, psychologie actuellement dominante ; soit le grand-Autre est souverain du petit-Autre et on aura une croyance dévalorisante ; on aura un réformateur qui se place à distance du pouvoir, qui ne trouve aucune motivation à agir dans les lois et qui a ou cherche ses propres valeurs. D'un côté nous avons des individus qui n'ont pas d'objet but et qui accaparent tous les objets ; de l'autre nous avons des individus qui ont un objet but et qui recherchent un objet unique. Dans le film : The tree of life, Terrence Malick montre une mère très indépendante de son mari, capitaliste autoritariste du XXe siècle. Pendant que son mari va serrer des mains de négociateurs à l'entrée de son église, cette femme fait des fantasmes de pressentir la présence d'un Dieu caché dans les nébulosités en fusion de la galaxie. Le fils assiste à tout cela et que devient-il ? Il devient un philosophe cinéaste.

   Dans le dernier chapitre de La Théorie de l'agir communicationnel, Habermas commence par rappeler que pour Marx : (p. 351) «  la rationalisation du monde vécu (qui) a été manquée avec la désagrégation capitaliste des formes de vie traditionnelles. » Il reprend cette argumentation en analysant les théories des philosophes allemands marxistes du XXe : Lukács, Horkheimer et Adorno qui ont intégré la théorie wéberienne de la rationalité de l'action. Il se concentre particulièrement sur « la relativisation de l'activité finalisée, au regard d'un modèle d'intercompréhension qui présuppose non seulement le passage d'une philosophie de la conscience à une philosophie du langage, mais encore le développement et la radicalisation de l'analyse du langage elle-même dans le sens d'une théorie de la communication. »

Régression ou progression

   Au XVIe siècle des bourgeois du nord de l'Europe ont perdu leur image de Dieu. Nous avons appelé cela une régression alors que Weber l'a appelé progression. Mais il faut bien considérer que  :

  • Il y a toujours une conviction irrationnelle mais légitime à la base d'une action ce qui rend la rationalité des moyens vis à vis d'une fin douteuse. La rationalité est la compréhension de l'action selon le procès d'apprentissage après le premier toucher d'une fin irrationnelle.

  • Aucune action ne vise directement un objet particulier du monde. Les objets produits industriellement conviennent parfaitement. Naturellement, nous suivons une succession d'actes que notre pensée verbale est contrainte de commenter sans affecter cette existence. Toutefois nos actes sont déclenchés par le contact d'objets que quelqu'un doit produire. D'où le détournement du monde naturel.

  • Aucune idée ne peut servir de fin d'un acte donc d'une action. La fin est toujours dans le mode de la vision. Il est surprenant de voir comme les matérialismes utilisent les idées comme des fins réelles à la place des objets. Nous reconnaissons que ce n'est pas la thèse de Weber car la pensée du profit n'est pas à l'intérieur de la foi mais elle est produite par la foi. Le problème c'est que l'idée de profit devient valeur dans une sphère d'actions c'est-à-dire obligation. Mais pour nous il y a une différence de mode : l'obligation n'est pas une motivation à l'action. Autrement dit pour Weber, le progrès naît de la transformation de la foi en image du monde ce que nous récusons.

  • Comme l'a montré Weber, les groupes et les institutions restent étrangers à l'action technique ou expressive.

  • On remarque la mécanique implacable du système qui dépasse l'individu chez Weber. La rationalité capitaliste, la légitimité et la normativité sont des effets de groupes considérés comme des super-organismes qui dominent l'individu. Or le groupe n'apporte que les avantages suivants : 1- l'unification de la multiplicité en pluralité et donc la possibilité de la rationalité de Weber. 2- La pluralité des actions nécessaire à la production de masse et au profit capitaliste. Pour le reste, notamment la création, le groupe fait appel à des apports extérieurs.

  • La légitimité d'une action ne vient pas de l'extérieur. Le perçu n'a aucune légitimité et les autres individus sont opposés à ma légitimité. Les paroles n'ont aucun effet sur le perçu mais Habermas a raison de croire que les paroles font revenir un passé. Cependant, ce n'est pas une validation faite par un accord originel entre des locuteurs. Ce qui est rappelé, c'est la signification originelle, c'est le contexte de cette signification, c'est le premier acte de signification de ces paroles par son contexte. Ce contexte est l'objet du grand-Autre qui donne le sens des paroles.
  • Du moment qu'une idée est légitime, c'est-à-dire approuvée par d'autres qui lui donnent son sens, elle devient rationnelle bien que sans valeur dans l'optique universelle. La religiosité est rationnelle pour certains mais pas pour d'autres. La rationalité est subjective. Elle n'est pas raccordée à un être naturel concret de l'homme. La rationalité ne peut pas être utilisée comme critère de nature humaine et donc de progrès.

1Dans son introduction à la traduction de L'éthique protestante ... A. Kalinowski indique que Weber définit ses « images du monde » dans L'éthique économique des religions du monde. Les « images du monde ont été créées par le moyen d'idées. En langage populaire, on parle de raison.

2La rationalité est le lien d'une proposition à une autre par un grain commun.On dit mariage de raison, par exemple, lorsque le lien est fondé sur un intérêt commun sous-jacent au mariage. Pour Weber, il s’agirait d'une pré-détermination des moyens. L'action quelconque est orientée par un plan. Mais pour Habermas cela devient dans l'agir communicationnel une orientation vers l'objet d'un acte d'un autre.

3Le pouvoir et l'argent sont les propres mots d'Habermas (p. 350). Comme ils détonnent dans son langage. Ce sont des termes de la raison instrumentale qu'Habermas appelle raison objectiviste de la classe moyenne. Il n'a pas dit, par exemple, domination et échange de la raison subjective.