L'arrêt

Chapitre 1 

L'arrêt

Je marchais dans la rue. J'allais à un rendez-vous dans un carrefour. C'étaient finalement on ne peut plus incertain. Tout pouvait advenir.

Le temps était orageux. En plus des secousses dans les jambes je sentais l'humidité et l'air froid qui me frôlait le visage.

Je me pressais. Je me tendais vers mon rendez-vous. Une rafale me prit et me fit marcher travers. C’était diabolique. Je voyais mon carrefour là-bas. Plus je pensais à mon rendez-vous, plus je recevais de rafales qui me repoussaient. J'arrivais enfin. Personne. J'eus une anxiété.

Je regardais partout autour de moi et je la vis derrière une vitre d'un bar qui me faisait des grands signes. Soulagement; ça se précisait. Je traversais la rue. Je longeais les vitres devant elle pour trouver la porte.

Juste comme j'arrivais, je vis un homme se précipiter et tirer la poignée de porte. Une grosse tête boudinée, des petits yeux, des cheveux plats et rares avec une mèche qui volait, une veste étriquée et boutonnée serrée. Il ouvrit la porte et me regarda. Il y avait deux femmes qui arrivaient. Ce n'était donc pas pour moi qu'il ouvrait la porte et j'attendis qu'elles passent. Il entra derrière la seconde femme et la porte se referma sur lui. Le vieil habitant de quartier, misanthrope et méprisant pour tous les gens du quartier. La répulsion pour tous ces gens qui étaient trop pareils à lui. Il avait toujours raison et il avait toujours le bon geste sans hésiter. Je vis mon amie assise au fond et je me dirigeais vers elle.

Comme je m'avançais avec précaution dans la circulation réduite, mon regard croisa celui d'une femme assise avec d'autres femmes. Elle me regardait bizarrement; j'avais l'impression qu'elle me fixait. J'étais sûr de ne pas la connaître. Elle détourna un peu le visage vers ses amies mais elle continuait à me regarder du coin des yeux. Tout à coup je me sentis pris. J'avais une sensation bizarre dans tout le corps. Ce n'était pas pénible mais cela me contrariait. Juste devant mon amie qui me regardait, c'était gênant. C'était une sorte de fièvre globale, une sensation des nerfs qui me chauffait, qui se répandait dans tout le corps comme une drogue . C'était sans aucun doute, la sensation d'amour que je reconnaissais, que j'avais déjà éprouvée. L'amour me (le moi) possédait, me tombait dessus, me suffoquait, maintenant , ici, à mon âge! "Il" (le soi) était là. Il était visible devant les autres. Quel comique. Quelle honte devant tout le monde ! C'était comme d'avoir une crise; on vous portait bien vite dans la rue; on vous laissait couché dans le ruisseau; allez donc faire vos hystéries ailleurs ! En fait, c'est ce qu'il imaginait car, malgré tout, il n'avait pas perdu la pensée. Au contraire, c'était un torrent. Les autres femmes commençaient à glousser et de plus en plus fort. Regardez-moi cet idiot planté là ! Jetez lui de l'eau froide. Toute la salle commençait à en parler. Il avait perdu le respect convenu de l'habitant. Il se rendait compte que cela tournait au cauchemar. Avec un effort surhumain, je réussis à sortir de ma possession du il. Je me remis en marche vers mon amie, la tête complètement vide. Les femmes se levèrent toutes pour partir. La femme, la tueuse, me jetait sans arrêt des regards profonds sans aucun sourire.

Mais tandis que je me tournai vers mon amie, que je me dirigeai vers elle, je sortis de ma léthargie; je sentis que ce sentiment, car ce n'était que ça, un sentiment comme l'angoisse ou la haine par exemple, ce sentiment qui m'avait envahi de la tête jusqu'aux pieds disparaissait, s'évaporait. J'avais donc bien perçu quelque chose et pourtant cette chose n'était pas dans la réalité. Ce n'était pas une vraie perception. Était-ce quelque chose propre à la femme ? Une sorte d'onde ? Il était sûr que la femme était en cause, responsable, mais elle n'était pas le vrai facteur. Elle avait révélé quelque chose que j'avais pris comme de l'amour. Je veux dire que j'étais en attente d'amour avant de la rencontrer. Donc je n'avais fait que percevoir quelque chose d'intérieur, de mon monde intérieur. Maintenant ce monde s'évaporait et s'effaçait derrière le monde extérieur. Comme je confonds le concept de monde avec celui d'état psychique, j'étais sûr maintenant que, dans un de mes états psychiques actuels, je percevais un individu. Cet individu était certainement à la ressemblance de cette femme car elle l'avait débusqué et mis en ébullition. J'avais vu sans la voir une femme mais cette vue m'avait tendu tous les nerfs comme une vision réelle. Toute vision dont l'objet reste caché détourne la tension nerveuse vers une pensée. La pensée reprend le dessus et fait cesser la pulsion visuelle comme un réflexe de sauvegarde. C'est pourquoi j'étais tombé dans un flux de pensée. Mais c'est un type singulier de pensée. Un objet réel peut provoquer le même phénomène. C'est un autre type de pensée. Et il n'y a que deux types de pensée soit sur l'individu, soit sur la matérialité. En conséquence, si vous croyez que la pensée rationnelle comme, par exemple la pensée technique, utilitariste, est un type singulier de pensée, vous faites erreur. La pensée utilitariste qui est la pensée glorifiée couramment n’est pas la pensée. C'est autre chose et il faut la nommer d'un autre nom tel que réflexion ou encore savoir. Cette pensée technique-utilitariste reproduit et recopie à l’envers la vraie pensée. La différence entre désir et raison est évidente. La pensée n'est produite que par la perception intérieure qui est visuelle pure sans autre sens et on ne voit dans cette perception, cette vision, qu'un ou plusieurs individus ou bien un objet.

Il devient facile, alors, de comprendre l'origine de la misanthropie, de la haine de l'autre. On croit automatiquement que c'est parce que l'autre masque la vision de l'intérêt par le sien propre. Mais c'est en fait parce que l'autre masque la vision intérieure d'un individu.