L'artiste

Chapitre 4

L'artiste

Si dans le domaine philosophico-économique, on ne rencontre pas d'idiots, malheureusement, mais seulement des contre-hommes, laissons ce domaine et prenons-en un nouveau comme celui de l'art. Est-ce que l'écrivain n'utilise pas cette aperception que Sartre voudrait implanter dans l'homme ? L'écrivain fait bien, dans son écriture, une réflexion sur sa perception originelle qu'il a maquillée en imagination. Cela nous rappelle au projet de Sartre avec sa biographie de Gustave Flaubert.

Sartre semple changer totalement son registre puisqu'il fait un historique des idéologies de 1850 dans cette biographie. Comme Sartre parle beaucoup plus de la méthode dialectique que de l'analyse progresso-régressive, on a l'impression qu'il vire à l'idéologie. Rappelons que le principe de l'idéologie est de faire une dichotomie d'un sous-système social pour exprimer des idées. Autrefois on parlait d'une dialectique.

Tout le monde sait ce qui engendre l'inspiration littéraire et qui n'est pas ce qu'en disent Sartre et Flaubert. Il n'est donc pas nécessaire de revenir sur ce sujet mais, par un dernier scrupule, je vais revenir quand même rapidement dessus.

En passant devant un bar alors que je rentrais chez moi, je m'aperçus que celui -ci était vide. Pourtant il y avait une serveuse derrière le bar qui me regardait fixement. Tout à coup j'eus une pensée : tout compte fait, je n'étais pas pressé de rentrer chez moi. Je revins sur mes pas. Je tirai sur la porte vitrée mais elle était bloquée. Fermée. Déception. J'avais déjà l'impulsion de partir mais je vis la barmaid arriver en courant à la porte et tourner la serrure. Je lui demandai si c'était ouvert elle répondit d'entrer et de m'installer. Je pensai que je faisais partie des clients acceptables. Toutes les tables étaient vides et je ne savais pas où me mettre. Est-ce que je me mettrai derrière la vitre comme elle me montrai ou alors est-ce que j'irai me cacher au fond comme un vieil habitué qui se cachait de mauvais idiots, c'est-à-dire de presque tout le monde. Je m'installai comme à contre-cœur au milieu et en plein devant le bar. Les néons se mirent à ronronner. Je commandai. J'observais malgré moi la barmaid; sans doute une relation du propriétaire. Assez attirante. 15 sur 20. Je sortis de ma poche mon "Madame Bovary" que je posai sur la table.

Elle vint avec mon verre. Elle était souriante. Pas de défaut au visage. Elle pouvait faire 17. L'œil clair mais vif. Une grande bouche. Elle pencha la tête et regarda mon livre. Et elle me demanda si je connaissais Flaubert. J'étais surpris. C'était plus que de la serviabilité. Comme j'hésitais, elle me confia qu'elle faisait un capes de littérature et que Flaubert était au programme. J'eus un coup de tension. je perdis d'un coup toutes mes connaissances de Flaubert. J'étais devant une Emma et elle ne collait en rien avec mon image d'Emma. Avec un effort sur moi-même, je lui dis : 

- "Je déteste ce roman. Enfin pas totalement. Je crois que le déteste mais j'en suis pas certain (opposition, croyance pensée - certitude réflexive).

- Ce n'est pas clair.

- Ces phrases me tuent. Elles excitent mon imagination mais mon imagination me révolte : ce n'est pas ma vision. Quand je regarde quelqu'un, je ne vois pas son attitude qui est commune, j'imagine son intention. Quand je vois une femme au balcon, je sais qu'elle appréhende l'espace vide qui semble l'attirer.

- C'est pourtant cela le but d'un roman : nous plonger dans un monde fictif et non dans des têtes fictives.

- La réalité c'est un commandement de la société. Rien n'est beau qui n'existe pas. Ah ! je dois être trop vieux. Et vous ?

- On m'a dit d'aimer; alors j'aime. Je veux dire que j'étudie. Je n'ai pas d'avis personnel.

- C'est vrai; comme dans Flaubert. Les gens sont conditionnés sans le savoir; c'est pourquoi ils souffrent. Ils sont en contradiction avec eux-mêmes. Ils appellent cela être dans le monde. La vérité tue le sentiment. Mieux vaut l'éviter. Il n'y a pas de sentiment dans 2+2. J'ai l'impression de lire 2+2 dans chaque paragraphe. Aujourd'hui ce n'est pas la peine; Ce n'est plus l'attente."

Tout à coup , j'entendis un cliquetis venant du fond du local comme des petits coups sur une vitre. Elle s'agita et s'éloigna pour retourner au bar. Il n'y avait toujours personne. Je bus ma boisson et lui commandai la même. Elle hocha la tête. Du coup, elle me fit signe de tête de me déplacer à une table du fond. J'étais plein d'émotion et je contrôlais mal mon corps. Elle était hors capes maintenant et elle voulait savoir le fond de ma pensée pour me connaître moi-même :

- "Finalement Ce bouquin est un bon polar comme un Simenon.

- Justement, que voulez-vous d'autre ? C'est ça la littérature. un nouvel assemblage de phrases.

- Je veux une vision et non une perception. Je veux une intention.

- Mais dans Flaubert comme Simenon, il y a plein d'intention. Les intentions sont toujours maléfiques. Aujourd'hui on ne désire que le mal.

- Peu importe ce que veulent les gens, je veux du subjectif, de la pensée et non pas de la réflexion de la réalité.

- Vous voulez échapper du monde parce que le monde vous déplaît ?

- Non. Je vous ai dit : il faut une intent…"

J'entendis à nouveau le cliquetis. La fille se retourna et partit derrière le bar. Il devait y avoir une caméra. Je regardais les cueillies mais je n'en découvris pas. Je me levai, réglai. J'eus un grand sourire d'elle mais je ne lui proposai pas de rendez-vous avec regret. Trop tôt.

Revenons à cette maladie d'écriture. Je prends comme exemple Flaubert puisqu'il m'est connu par Sartre dans L'Idiot de la Famille.

La misanthropie ne suffit pas à faire un écrivain captivant dans son époque comme Flaubert; elle suffit seulement à un écrivain académique comme Leconte de Lisle. On voit donc grâce à Sartre, une première détermination objective de l'artiste. Pour Sartre, il est clair que le processus de formation d'un artiste, quel que soit le mode d'art, peinture, sculpture, cinéma, est la névrose.

Mon impression est que Sartre nous livre seulement une piste dans L'Idiot de la Famille (éd. Gallimard, 1972, tome III, livre II, Névrose et Programmation chez Flaubert) :

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On ne parle pas ici de la névrose de l'adulte. La névrose en question est névrose est une détermination de l'enfance donc depuis 3 à 6 ans jusqu'à 8 ou 12 ans. La névrose produit un renfermement psychologique sur soi. C'est la période dite de latence. Un névrosé est incapable de suivre et observer un conseil. Un névrosé n'apprend rien, ne fait rien. Il ne crée rien d'autre que de l'imagination ce qui n'est pas valorisé comme on le sait. Certains enfants ont des épisodes très courts mais ils ne seront pas des écrivains plus tard. C'est le cas des enfants qui sont suivis et éduqués par un père passionné. C'est le contraire de Gustave qui sera ignoré et vu de loin par son père. Le fait est que Gustave était un cadet assez tardif et le père, un contre-homme type, faisait des comparatifs avec l'aîné et le traitait d'idiot de la famille. Ces conditions font que Gustave reste névrosé jusqu'à 24 ans ! Une névrose qui devient pathologique. Un cas d'espèce. Un monstre créé par un médecin. Tout enfant va sortir de la névrose par une crise assez violente de dissociation donc proche de la schizophrénie. Mais à nouveau, il ne s'agit que d'une crise ponctuelle qui sera vite oubliée malgré quelques évanouissements spectaculaires.

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Maintenant tout est prêt pour entraîner au génie de l'écriture. La structure de l'imaginaire est en place. Le développement de l'imaginaire se fait par reproduction de la pulsion de de projection originelle. Ces reproductions s'expriment dans des suites de passions de l'individu. Pour Gustave, ces pulsions s'expriment dans ses premiers essais après 1845.

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Un évènement de l'enfance pourrait donc créer une pulsion qui a pour fin de faire parler les portraits essentiellement de femmes qui sont des instances de l'imaginaire. Les musées sont remplis de portraits de femmes quel que soit le sexe de l'individu. De Vinci a créé la Joconde; Flaubert en littérature a créé Emma Bovary. Les adolescents voient ces instances imaginaires leur parler et les solliciter à exprimer leurs existences.

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La fonction littéraire est uniquement de faire parler une femme imaginaire quel que soit le sexe de l'individu. Le triomphe de Flaubert ? c'est l'attirance que nous produit Emma. Il ne faut pas imaginer un privilège du sexe féminin puisqu'au niveau imaginaire, il n'y a pas d'attirance sexuelle. Cette attirance est purement dialectique donc pensée irréfléchie. Je veux dire que mon attirance vient seulement de ce que ma pensée est double. Je suis d'un certain sexe parce qu'il existe un autre sexe. La parole de la femme-instance, de la pythie, la parole prophétique, oraculaire, est l'essentiel du monde. Ma pensée est double parce qu'il y a une autre pensée chez moi qui est la pensée d'un autre être essentiellement féminin. Pourquoi féminin quel que soit le sexe de l'individu ? C'est une fonction imaginaire unique des femmes. La fonction imaginaire est de créer une espèce humaine nouvelle artistique qui est encore inachevée aujourd'hui.

Aujourd'hui, les artistes sont peut-être pris pour les idiots, mais les choses pourraient changer. Cela serait une confirmation de l'évolution continue des espèces sur terre.