Réclamation du revenant

Chapitre 3

La réclamation d'un revenant

L'individualisme ne mène à rien. L'individualisme est factice. L'individualisme met en avant le Moi. Mais le Moi est l'individu représenté dans la pensée. Il est changeant au gré des pensées. Lorsque je repense à de vieilles croyances, je souris d'avoir été ce Moi dans ces croyances. Je souris de ce Moi d'autrefois qui était si factice ou si vain. Le Moi est représenté en tant qu'autre dans un acte. Le Moi est identifié par l'autre : c'est toi qui disais cela ! C'est donc ma détermination d'un moment. Ce n'est pas immanent.

Mais pourtant, nous sommes supportés par une image permanente de notre corps. C'est pourquoi, à moins d'être schizophrène, nous sommes en permanence ancrés dans un corps et dans un lieu. Au fond de la subjectivité, il y a un désir qui s'écoule lentement , il y a une tension qui semble toujours prête à bondir. Il y a un immanent qui ne change pas même si la vie concrète change. Cet immanent est le Soi. Tous nos choix et toutes nos décisions sont pris par le Soi. Autrefois le Soi était Dieu mais Dieu s'est dérobé. Le Soi est représenté maintenant dans le bas du corps propre. Le bas du corps tel que nous le voyons quelquefois, à la dérobée, c'est le Soi. Le Soi est donc un absolu mais sa forme n'est pas constante. Le Soi change de formes dans différents états. Ce sont des états psychologiques. Le Soi donne un sentiment d'accompagnement permanent du Moi. Tous les sentiments proviennent directement du Soi alors que les sensations viennent du Moi.

Il faut une philosophie qui s'origine dans un absolu et elle n'a que le Soi comme objet.

Je marchais dans la rue, assailli de pensées comme souvent en marchant. Je décidai de me changer de ma tension en entrant dans un vieux bar défraîchi et menaçant de ruine mais qui ne fermait pas comme par miracle. Le zinc était terne et bosselé. La banquette était défraîchie comme les quelques clients isolés. C'étaient des personnes qui venaient automatiquement par habitude prise depuis des années. Ils venaient noter les petits changements qui révélaient les évolutions du quartier. Ils parlaient de leurs relations périlleuses avec les autres. Ils se moquaient de l'idiotie que les histoires donnaient aux autres. Ces vieux avaient une tendance à ironiser des faits sociaux qui défilaient sur la télévision. Un documentaire ou un but de match déclenchait régulièrement des éclats de voix et des approbations sadiques au groupe debout au bar.

J'eus un besoin de me soulager; je commandai au bar et je demandai le petit lieu. Du menton, le barman me montra un côté du bar. J'y allai encore incertain mais je décelai une porte sans indication. Je tombai dans un couloir mal éclairé. Il y avait deux portes sans autre marque que des nombres à demi effacés. Puisque j'étais là, j'ouvris une des portes sans frapper pour jeter un œil. Contraint de m'avancer pour voir, je me retrouvai dans une cour intérieure assez vaste et sans lumière. J'allai me retourner, en ne croyant pas à la présence de toilettes, lorsque j'entendis une voix qui me bloqua sur place :

"Ici, je suis là. Tu ne me vois donc pas. Tu ne m'as jamais vue. Tu ne me regardes pas, je n'exprime rien pour toi comme une inconnue, une chose sans vie, tu ne vois donc pas mon regard fixé ouvert sur toi, tu ne sens pas l'intensité de mon regard sur toi, tu ne vois pas que je suis paralysée, si tu t'adresses à moi je pourrais mourir et me consumer d'un feu, je ne comprends pas que tu ne sentes pas mon amour, c'est une aberration de l'espèce que l'amour ne se transmette pas entre les personnes comme une maladie, pourquoi est-ce que tu ne fais pas quelque chose, pourquoi est-ce que tu restes renfermé, ce serait si simple, si bon de te laisser faire, de te laisser aimer, tu vois un peu dans quel état tu me mets; mais je suis malade, je vais m'évanouir, je ne comprends pas que tu puisses rester aussi froid, laisse-toi donc aimer passivement, je ne vais pas te piquer et je pourrais me soulager un peu, ne parle pas, ne dis surtout pas que tu ne m'aimes pas, tu m'as détruite mais tu me détruirais une seconde fois, je me sens plus mon corps, je sens des pétillements partout, j'ai extrêmement chaud, j'ai de la fièvre, je vais peut-être m'écrouler, tu seras bien obligé de me porter, de me prendre, à quoi nous servent nos sentiments, ils ne servent qu'à nous faire mourir à petits feux, c'est une aberration qu'on ne puisse pas se battre comme autrefois pour faire partir nos sentiments. Tu te rends compte que cela fait plusieurs années et que je n'arrête pas de t'aimer, tous les jours, toutes ces pensées gâchées pour toi, cela serait peut-être mieux pour moi si on pouvait se voir de temps en temps, mais non c'est idiot, je ne suis qu'une idiote, je vais t'oublier, je n'ai pas besoin de toi, je garde ma vie, les femmes passent toute leur jeunesse à tuer les sentiments, elles réussissent alors que les hommes deviennent léthargiques et mous."

Et la porte bougea. Je vis une silhouette que je ne reconnus pas; mais quand même, je finirai bien par trouver. Je fus pris d'anxiété, ce sentiment du pire à venir. Dans les problèmes de relation, on se sent d'abord coupable. On ne sent l'action des autres que plus tard et trop tard. Ainsi j'étais un salaud, un cruel, un tortionnaire tout à coup. J'étais coupable de manipuler pour jouir. J'avais feint l'indifférence, le mépris. Mieux valait passer là-dessus. Je ne pouvais rien y faire. J'avais tourné la tête vers ailleurs mais ces affaires ne font que pourrir. Elles restent irrésolues. J'étais un égoïste ordinaire et ils allaient faire un bloc contre moi. Je n'avais rien appris. J'étais un véritable idiot question relation. Est-ce que l'idiotie serait de ne pas sentir la relation entre individus ? On croit que la relation est sans caractère. Mais le code des relations existe bel et bien. C'est la morale. On l'oublie non parce qu'elle est une contrainte pure mais parce qu'elle est évidente. On suit la morale comme on respire parce qu'elle est particulière à l'espèce. Elle est génétique.

Je voudrai rappeler la consistance de la morale sans approfondir trop gravement. J'ai déjà écrit sur ce sujet dans des essais comme Le Pouvoir. Je vois trois lois fondamentales et il se peut qu'il y en ait plus. La première loi est qu'il est interdit de cacher ses fins à l'autre. C'est une loi qui est peu suivie dans les relations sociales de base comme les relations de production. On feint de suivre des fausses intentions pour masquer son but au risque du détournement de l'autre. Quand on est dans un système social qui produit par des actes individuels intégrés, l'acte de l'autre tel qu'on le perçoit a une importance considérable. Ce n'est pas du tout qu'on voudrait le recopier comme on croit à tort dans l'empathie, mais c'est parce qu'on a une stimulation psychique qui nous fait sortir de notre léthargie. L'espèce humaine est grégaire, faut-il le rappeler, c'est dire que l'énergie vitale se tire du groupe et de l'autre. Le psychisme de l'homme n'a pas une autonomie comme pour les dieux. Il émerge d'une symbiose avec le groupe ou avec l'autre. Le groupe induit en erreur. On pense qu'il donne une accumulation de forces identiques. On a vu dans l'histoire de tels groupes immenses détruits par une petite action ponctuelle. On oublie que dans le groupe, aucun individu occupe la même place. Le groupe accumule des fonctions différentes. D'un autre côté, le problème de Robinson Crusoé était la torpeur.

Lorsqu'on regarde un documentaire sur une espèce animal grégaire, on entend souvent cette idée que les animaux seraient sans cesse en quête d'une structure particulière dans le chaos végétal naturel. C'est l'axiome du naturalisme parce que les individus ne communiquent pas ou trop peu dans ces groupes. Ils sont donc motivés seulement par l'environnement naturel. Mais c'est une erreur du rationalisme scientifique. Les animaux de groupe se regardent mutuellement et ces regards sont les catalyseurs de leurs instincts qui sont en réserve, prêts à servir. L'animal ne dépasse jamais ses instincts de l'espèce par un apprentissage qui se transmet de l'autre. Par contre, il active ses instincts, ce qui frappe l'observateur qui voit de l'intelligence dans une réponse non prévisible.

La structure est uniquement structure des instincts et pour l'homme, c'est l'imaginaire.

La seconde loi qui dépasse la première dit qu'il est interdit de traiter l'autre comme moyen de mes propres fins. C'est la loi de Kant (1724 - 1804) dans Critique de la raison pure (1781). Cette loi est peut-être la plus controversée de toute la morale puisqu'elle est contraire au système esclavagiste agricole et ensuite au principe des entreprises industrielles. On ne voit dans ces sociétés que l'énergie nouvelle et le progrès. On oublie que l'ignorance de ce principe conduit l'action humaine à s'opposer à tout homme. Cette transformation est insidieuse; elle reste invisible. L'action de masse aboutit inéluctablement à l'enfer de la vie humaine générale. Certains tentent d'y échapper en changeant de vie comme dans le mouvement hippy mais ils ne trouvent de vraie solution que dans la solitude complète.

La troisième loi concerne la relation lorsqu'elle s'approche de l'amour : Il est interdit de toucher l'autre. Le toucher est l'acte principal de la pulsion de relation. Mais il ne s'agit là que de la relation précédant l'amour. L'acte de toucher est l'expression la plus avancée de l'instinct de relation.

On comprend que ces lois, qui sont découvertes par tout un chacun dans ses expériences de la vie et que je ne fais que mettre en évidence ici, ces lois, sont impossibles à respecter dans la société actuelle. Ces lois ne sont prises que comme des principes de sauvegarde. A chaque fois que dans une relation, on bafoue une loi, on prend seulement un risque d'une rupture brutale de relation. Cela ne va pas plus loin. En réalité ces lois découvrent bien les actes qui sont les véritables fins de la relation. Ces lois ne concernent que les relations sociales. On se rend compte que la relation humaine est complètement en dehors de la société. Dans la relation humaine, on s'écarte du domaine social puisqu'on individualise les relations. Donc on peut dire que l'on tombe dans l'idiotie suivant le sens de Dostoïevski puisque le personnage du prince se tient en marge des relations d'affaires. Il hérite et entre parfaitement dans le rôle de l'aristocrate qui tombe dans une société de philistins. C'est pourquoi Nastassia garde une bonne distance entre elle et lui. L'idiotie de Dostoïevski est bien un décalage de l'individu de la société prosaïque.