Histoire de l'idiotie

Chapitre 2

Histoire de l'idiotie

Mais il faut y regarder mieux.

Déjà, revenons sur l'intérêt. Pour J.-P. Sartre, l'intérêt c'est une affaire entendue. C'est un concept marxiste et Sartre reste en dehors, au large. Son sujet est définitivement psychologique et non ontologique bien que cette psychologie soit une psychologie de classe sociale et non pas d'origine neurologique. Sa philosophie n'est pas une théorie du matérialisme. Son essai - L'Existentialisme est un Humanisme (1945) - en fait le point. L'intérêt n'a donc jamais été un concept philosophique ; il reste plutôt dans le flou politique.

Une génération d'individus accède à une richesse par héritage au 19e siècle. Ce ne sont pas des aristocrates; ils forment par naissance une nouvelle classe sociale. L'industrie naissante en 1830, le complexe fer-charbon, l'électricité et l'armement leur offrent l'occasion de louer cette richesse contre des rentes. L'intérêt de cette classe, c'est la rente d'une richesse placée dans une propriété différente de la terre. Ceci est le capitalisme de classe donc de naissance. C’est le bon côté du capital. C'est ce qu'on voit dans L'Idiot de Dostoïevski (1869) : le prince Mychkine, au départ aussi raide qu'un moujik, hérite de son million. Aussi sec il n'est plus "idiot". Mais on s'aperçoit aussi que la richesse et l'intérêt ne sont pas les fins absolues de ces personnages. Ce qui compte finalement c'est d'avoir accès à la conversation de l'hétaïre Nastassia; c'est d’exprimer son sentiment. C'est la vision oraculaire de Dostoïevski (L'Idiot, éd. folio classique, deuxième partie, chapitre III) :

" - Pourquoi j'ai souri ? Parce que l'idée m'est venue que, si cette passion ne te torturait pas, tu serais devenu, et en fort peu de temps, pareil à ton père. Tu te serais renfermé dans cette maison avec une femme obéissante et muette; tu n'aurais fait entendre que de rares et sévères propos; tu n'aurais cru à personne et n'aurais pas même éprouvé le besoin de te confier; tu te serais contenté d'amasser de l'argent dans l'ombre et le silence. Tout au plus, arrivé au déclin de l'âge, te serais-tu intéressé aux vieux livres et aurais-tu fait le signe de croix avec deux doigts… (…)."

"- Voici ce que tu serais devenu avec le temps a-t-elle conclu en riant. Tu as, Parfione Sémionytch, des passions véhémentes, si véhémentes qu'elles te conduiraient en Sibérie, au bagne, n'était ton intelligence, car tu es fort intelligent (…). Et comme tu es un homme dépourvu de toute instruction, tu n'aurais eu d'autres occupations que d'amasser de l'argent (…)."

Voici deux déterminations de personnalité concernant un personnage de l'Idiot, Sémioniytch dit Rogojine. La première vient du prince et la seconde est de Nastassia, une mondaine qui attire le Prince. En somme, l'idiotie c'est l'intelligence; c'est l'éloignement du nécessaire. Nastassia est attirée par le Prince; elle l'évite. L'amour est perdition. Oui, mais de quoi ? De l’ambition. Le style de Dostoïevski semble un peu vieillot car aujourd'hui on ne dialogue pas ses critiques de l'autre avec lui. Elles sont remâchées dans des monologues.

Le fait est que la Contradiction Fondamentale de Marx, c'est-à-dire l'opposition d'intérêts et donc la lutte destructrice des classes de naissance dans un pays paraît obsolète, puisqu'il n'y a plus que des travailleurs quoique dans des conditions de vie très différentes. Le capital, c’est la propriété privée et la propriété c’est la concurrence puisque les ressources sont limitées. La concurrence empêche le développement de la production qui touche perpétuellement ses limites. La concurrence, c’est aussi un ordre social strict, militaire, car il faut empêcher toute initiative incontrôlable. Les capitalistes ne prennent pas la domination, il la laisse aux militaires.

Marx, c'était la naissance de la société actuelle (Le Capital, livre I, 1867). Presque cent ans plus tard, Sartre voit les déterminations de l'individu différemment ( Les Chemins de la Liberté, 1945). Déjà l'intérêt n'est plus la rente, c'est devenu le salaire et un niveau de vie hautement matériel. Ce salariat des capitalistes s'étend sur le monde. La production rebondit car la technique repousse les limites. C'est la planète qui est l'ultime limite. La misanthropie sociale n'est donc plus dans l'intérêt mais elle est encore plus prégnante. Elle ne provient pas de l'économie locale. Elle n'est plus concrète. Elle s'universalise. Elle est pensée ou sentiment et non réflexion sur la réalité. L'homme a atteint ce stade où il est vu comme contre-homme. Mais déjà l'intérêt n'est plus la rente, c'est devenu le salaire et le niveau de vie hautement matériel aujourd'hui. Ce nouveau salariat des capitalistes est devenu mondial.

Pour Sartre, l'individu est complètement déterminé par les conditions de vie matérielles. L'environnement est identique à la nécessité. Les individus prennent pour des projets personnels des déterminations et des impulsions qui lui sont communiquées du dehors (cf. L’Idiot d.l.F., tome III, page 263). La conséquence est que l'homme ne peut pas se voir dans une idéologie. Ce n'est pas une idée de l'homme au fond d'une idéologie du rôle social, qui produit une image du contre-homme dans votre pensée. Il faut que l'homme se montre réellement avec tous les attributs du contre-homme. Pour Sartre, ce contre-homme, ce loup de l’homme, est bien extériorisé dans l'utilitarisme. Dans l'utilitarisme, le contre-homme est masqué par l'objet ou le moyen. Le monde est un monde de moyens et l'homme n'est plus une fin puisqu'il est simple agent des objets. Il est au service des objets, service qui lui est imposé sérialement par les autres hommes : je le fais parce que l’autre le fait. Si vous devez impérativement vous déplacer à tel endroit, c'est parce que vous possédez un véhicule et non l’inverse. L'humanisme qui pose l'homme comme fin disparaît complètement. Le pouvoir de l'homme se réduit à la propriété des objets. Vous ne pouvez pas contester la société, car vos pénibles contraintes proviennent seulement des objets.

Mais où est passée la détermination que le personnage maussade et solitaire de Sartre trouvait de lui-même ? Qu'est devenue l'action de reconquête, d'autonomie, de connaissance de soi ? Elle passait par une recherche de liberté qui se résumait à un échappement de l'emprise des autres de nature misanthropique. Le personnage maussade et solitaire de Sartre exprimait sa critique des matérialistes : s'éloigner des systèmes de communication. Toute communication est une reconnaissance de l'autre contre-homme donc une soumission. La gloire de Sartre a été de précéder la pensée hippie ou anti-industrielle des années 1960. Les déterminations courantes, les essences comme il les appelle, sont devenues, par exemple : j'ai traversé des mers, j'ai parcouru des déserts, j'ai fait de la route, j'ai trouvé la religion de l'intérieur. C'est bien l'idéologie qui crée une projection de l'homme sur le monde.

Certes, l'individualisme, aujourd'hui, est dans un cul de sac. Nous sommes à nouveau devant une crise de détermination subjective. L'homme qui n'est pas idiot est un contre-homme. Simple question de termes. Toutefois je ne vois pas l'influence de l'idéologie sur les projections de l'homme. Pour Sartre, ce qui manque à l'homme est une aperception, soit une perception sans image qui accompagne la perception sensorielle. Le scientisme des années 1850 est lié à l'absence de moyens de rendre un compte exact de l'expérimentation (cf. L’Idiot d. l. F., tome III, page 265, éd. Gallimard). Mais cette aperception est exactement ce que nous définissons comme l'imaginaire. Cette aperception est bien existante dans la nature humaine, en attente. Elle est inconnue et laissée dans l'ombre.