La régression

CHAPITRE 5

  • Le projet origine des altérités
  • Le désir comme échappement
  • L'apprentissage retour au projet
  • L'échec est une sortie du projet sans fin
  • La régression

 

  Nous entendons la critique. On va nous dire que cette expression de l'individu par l'imaginaire est incomplète et trop sommaire. Par exemple, elle est complètement à côté des conduites réfléchies et raisonnables. C'est un retour à la mentalité primitive. Nous allons y venir.

Le projet origine des altérités

   Il va sans dire que nous n'avons décrit qu'un processus simple et exclusif qui se déroule d'un trait sans obstacle ; ce qui n'est pas la réalité. Les actes ont un cycle de réalisation beaucoup plus long. Les actes sont beaucoup plus mûris à ce point qu'ils doivent être fixés dans le cadre d'un projet. Nous sommes contraints d'en passer par le projet. L'acte lui-même n'est pas le motif de l'individu. Celui-ci poursuit des buts et des objets moyens pour ces buts. Rappelons que nous postulons dans PHILOSOPHIE... que les actes sont les termes de pulsions organiques. Il ne peut exister qu'une seule pulsion active à la fois. Il n'y a donc qu'un seul projet moteur à la fois. Les actes sont chaînés dans un ordre qui est pour nous universel. C'est cet enchaînement des actes qui met les individus sur des plans différents socialement. Le concept de classe ne saute plus aux yeux dans la pratique. C'est un concept de totalité donc très abstrait. Par contre la division d'un groupe entre des individus qui sont dans des projets de natures différentes, qui n'ont pas les mêmes buts et ne cherchent pas les mêmes moyens, bref qui ne peuvent communiquer est ressenti dans le quotidien. Voilà la véritable origine du concept de hiérarchie pyramidale. Les individus sont attirés les uns aux autres et se retrouvent dans des séries. La sérialisation est très généralisée.

   Mais comment est-ce que « le philosophe » pourrait être motivé par autant d'actes différents enchaînés en moins d'une journée ? De plus l'acte dépend entièrement du transfert qui est aléatoire. Mais nous avons vu que le fantasme crée une sensibilité exceptionnelle au transfert. On voit alors, avec le rythme des fantasmes, comme les changements de projet sont longs à l'échelle humaine.

Le désir comme échappement

   Les projets sont contrariés par le désir qui est une projection décalée sur une instance réelle. Le désir brouille les projets et laisse croire aux changements de projets. Mais le désir est un phénomène isolé qui semble sans suite à l'individu. Dans l'imaginaire, le désir est mis en attente.

  Dans le livre Philosophie... ma thèse est que le désir est une amorce de fantasme qui avorte faute d'être synchronisé avec l'état imaginaire en cours.

L'apprentissage comme retour au projet

   L'aboutissement de l'acte ne se limite pas à une seule expérience mais l'acte se répète. Un acte entraîne tous les autres actes plus anciens dans un enchaînement. L'acte suprême est celui qui entraîne toutes les pulsions organiques en même temps d'où une grande excitation physique. L'action est une composition d'actes chaînés. Si l'aboutissement est concentrée au premiers pas sur un seul acte, la diversité des faits entraîne une action de plus en plus complexe. C'est le phénomène de l'apprentissage.

L'échec est une sortie du projet sans fin

  Le point fondamental est que si les actes peuvent être en théorie répétés avec succès, ils tendent inéluctablement à rencontrer l'échec. Et c'est la détresse. Si les actes sont chaînés et que la chaîne bien que fermée a un sens univoque, le blocage est inéluctable. Au reste si « le philosophe » avait régressé de l'amour vers la pulsion de parler c'est bien qu'il avait connu l'échec dans l'amour. Il avait perdu l'objet et avait mis à la place un autre objet. Il avait sublimé l'objet perdu. C'est le blocage créé par l'autre réel.

La régression

   Vers quoi tend la régression ? Freud nous donne son interprétation dans l'Entwurf1 . La régression crée une pensée idéelle et elle produit un objet idéal. Freud nous dit que la régression se caractérise par le fait que la pensée fait naître l'image de l'objet contrairement au procès progédient normal où c'est l'image qui est le sens de la pensée. Ce n'est plus l'action qui crée un souvenir de l'objet, c'est la pensée qui crée un objet. Nous interprétons la régression comme une sublimation de l'objet perdu avec le recours au dernier objet possédé abandonné et en l’occurrence l'expression langagière, telle que, par exemple, l'expression symbolique de la science. Mais aujourd'hui c'est plutôt la technique instrumentale qui est plus développée et c'est pourquoi une technique de gestion de la vie a émergé. Mais peut-on aller jusqu'à dire qu'une rationalité fait émerger un ordre social (sous-système) tel que l'ordre capitaliste comme Max Weber ?

La rationalité dans l'apprentissage technique

   Lacan dans Le Séminaire II (Ed. Seuil, p.165) : « Je pense que ce trait que nous avons relevé au passage ne vous a pas échappé, mais vous avez pu croire que ce n'était qu'un point de détail – le sujet a toujours à reconstituer l'objet, il cherche à en retrouver la totalité à partir de je ne sais quelle unité perdue à l'origine. »

   Essayons de décrire le système de la technique. c'est une tentative de connaître aussi détaillée que son aspect externe l'essence de l'objet, de l'outil, par exemple, à travers des caractéristiques multiples : luminosité, réflexion, texture, couleur, formes de base, etc. C'est donc sous ses caractéristiques qu'on appelle variables pour un objet et paramètres pour une action, c'est-à-dire sous des symboles langagiers quantifiables séparément que l'objet est manipulé. Posséder une technique c'est vivre dans ses symboles au lieu de rechercher l'objet réel. On aboutit à un objet purement formel totalement dissocié de tout objet réel. Vous notez que cet objet est très différent des autres objets rencontrés ; il fait partie d'un savoir en tant que but ; c'est un objet but. Nous verrons plus loin que pour Weber la technique est cette part reproductible de l'action parce qu'elle est consignée.

   Vous savez que l'objet imaginaire est un moyen du petit-Autre ; c'est un objet moyen rapidement visualisé derrière lequel se tient un petit-Autre ou un grand-Autre. Le développement économique, le progrès a produit une manne d'objets moyens pour satisfaire le transfert. Or c'en est terminé de cet objet moyen. C'en est fini avec l'imaginaire et son objet d'utilité. Vous changez de modalité. Maintenant l'objet est devenu la fin de l'individu et l'individu doit produire. L'objet moyen était utile ; l'objet but est normatif puisque référentiel d'un objet à trouver. Maintenant il faut créer un objet avec la pensée. Il y a un détachement du monde. Le monde n'est plus le gouffre d'attirance de la vie. C'est la pensée qui devient moyen d'être au monde.

   L'objet n'est connu que par une image visuelle mais il n'est pas possible de connaître l'utilité à partir de cette image. Le poids d'un objet ne peut pas être connu visuellement. Il faut utiliser le système symbolique. L'objet doit être rationalisé symboliquement pour être connu. Au contraire, l'image de l'objet imaginaire est évanescente, sans qualité. L'objet imaginaire ne répond qu'au sens donné par l'acte du grand-Autre.

   Nous avions le système marxiste où les conditions d'utilisation de l'objet créaient les pensées idéelles, l'infrastructure crée la superstructure, et tout à coup le monde semble s'inverser : la pensée crée visuellement une image de l'objet. Pour l'individu, c'est un blocage de l'acte. Pour « le philosophe », c'est une nouvelle marche du monde, l'expérience disparaît notamment de son champ. La pensée est donc la reproduction de la parole du petit-Autre. L'objet a été sublimé dans sa parole. Le processus imaginaire est sauvegardé car la régression réactive la pulsion précédente de la chaîne des pulsions.

 régression

Le signifiant

La pensée a plusieurs signifiants : de référentiel de l'objet, elle devient norme métier, qualités actuelles et reconnues de l'objet réfléchies sur le Soi puis règle de vie, éthique, c'est-à-dire qualités futures de l'objet dans sa reproduction infinie. On remarque que cette pensée est idéaliste, répétitive et obsédante, toujours tournée vers un futur, vers une vie future définitivement figée comme si la pensée ne pouvait pas envisager plus d'une vie. Cela n'a plus aucun rapport avec la satisfaction de besoins changeants, satisfaction qui les annule les uns après les autres. Cette pensée est la pensée métier. La pensée métier ne se communique par par paroles. Elle doit être écrite pour rester pérenne. C'est la caractéristique que nous attribuons au signifiant. Le signifiant doit être gravé sur un support matériel pour signifier.

Dans un autre essai2, PHILOSOPHIE..., nous avons mis en avant une forme pensée dite pensée autoritaire que nous avons corrélée à une détournement dans la structure imaginaire de l'acte de parler c'est-à-dire la création de liaisons entre les éléments différentes des liaisons d'origine. Le facteur de cette détournement est une identification anormale de l'individu à un sur-Autre au lieu d'un petit-Autre ; ce qui entraîne un blocage de l'acte de parler en rendant l'objet inaccessible.

L'autoritaire

 autoritarisme

   Mais ici, le facteur est différent et ce détournement qui engendre une pensée à la place de l'acte est tout autre. C'est une régression qui active l'acte de parler en même temps qu'elle substitue l'objet. Nous voyons s'élever une autre pensée que nous appelons pensée idéelle. Mais en disant cela nous indiquons que la pensée n'est pas le fondement de l'existence pour nous. Elle n'en est que la surface. Elle est le reflet d'une modification organique interne, c'est-à-dire un acte. La pensée résulte de l'acte ; elle n'en est pas le moteur. Ce n'est pas en appliquant une pensée que l'individu génère un acte. La pensée retient l'objet déjà trouvé alors que la vision, par exemple dans le fantasme, rapproche de l'objet cherché. Dire que la régression engendre une hyper-activité de la pensée, une préoccupation soucieuse de l'individu sur un nouveau projet n'est pas nouveau. Cette régression est connue de presque tous les individus vers l'âge de vingt ans. Mais encore faut-il le montrer explicitement.

   Ce n'est pas ce que nous dit un Max Weber dans L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme (éd. Champs Flammarion). Max Weber est un historien spécialiste des cultures. L'histoire factuelle suivrait une évolution, appelée progrès, qui serait produite directement par l'évolution de la pensée sous-jacente, en fait par une conjonction de plusieurs nouvelles pensées. ce à quoi nous nous opposons. Nous allons le montrer.

 

1La métapsychologie de Freud est le chapitre VII de l'Interprétation du rêve et le texte origine de nombreuses interprétations métapsychologies telles que le présent écrit. Ce texte présente comment le processus psychique va du perçu à la motilité exactement comme nous le formulons autrement.

2Voir Philosophie La vie subjective L'acte La relation. Editions Persée.