Limite de la représentation

CHAPITRE 3

Limite de la représentation

L'objectif

Ces concepts primaires étant posés,  je veux dire la détermination de soi, le désir d'acte,  c'est à dire la réalisation concrète du soi et non du ou des moi, l'usage des sentiments au lieu des sensations pour se guider, bref les capacités de l'individu nouveau, autonome. Voilà ! il est temps d'exposer cette créature, cet androïde que nous devons rencontrer, affronter dans ces temps actuels une fois éliminés tous ces relents passés, toutes ses vieilleries des anciens c’est-à-dire cet esprit de la fin du XXe. Il faut retrouver le sens de l'existence de cet individu c'est à dire ses représentations. Voilà ! je connais le sens de l'existence de l'individu d'aujourd'hui et en tant qu'écrivain je vous le livre puisque c'est l'objet de mon acte.

Un détour de la pensée

Notre androïde s'est sérieusement dégradé à ramper dans les rues comme  Leopold Bloom dans Ulysse de James Joyce dans Dublin. Il est donc contraint comme Bloom de se compromettre dans une gargote populaire de la cité. Ce qui le détermine,  c'est comme pour Bloom, ce n'est pas de profiter du service de restauration  mais de noter toutes les compromissions exposées dans ce lieu comme des défoulements de la société des rôles : le sous-préfet rigole de l'histoire du commerçant qui ne peut pas lui arriver. Histoire de qui ? De celui qu'on a enterré ce matin. Bloom a une oreille sélective. Il entend sous le brouhaha. Mais il entend surtout les informations commerciales : il paraît qu'on aurait besoin de cuivre. Autrement dit, Bloom était un pigeon de Dublin du XXe siècle.  Il ramassait les miettes du commerce. Il faisait fonction d'agent commercial à Dublin en 1904. Il gardait le bouche à  oreille comme il gardait ce savon, qu'il avait acheté parce que rare, dans une poche de son pantalon large de citadin demi-errant qui récupérait des choses en passant dans des grandes poches et oreilles. C'est gênant un savon dans une poche. Ça pourrait être pris pour ... Mais Bloom était le mari ou le valet d'une chanteuse, c'est selon, vedette assez grande de la ville. Il avait son intérêt. Moi aussi, ne suis-je pas comme un Bloom plus d'un siècle plus tard ? Je vivais bien en gardant des représentations que j'essayais de retrouver pour les raconter. En le pensant, je relevai la tête ; la barman se mit tout de suite à venir vers moi alors que je ne voulais rien. J'eus un choc en la voyant. Elle était très grande. Mais je compris qu'il y avait une estrade derrière le bar. Elle me dit "cinq". Sur le coup, je ne compris pas la signification de ce mot cinq. Je restais bloqué. Je l'entendis de loin me proposer un petit remontant car je n'avais pas l'air bien. "- Ça fera sept en tout". C'était vraiment une beauté. Je hochai la tête sans dire mot. Lorsque je réussi à la regarder en face, elle détourna la tête aussitôt. On ne pouvait pas se regarder. Elle se tourna et se mit à me lancer des regards noirs de côté. Allons bon, elle va bien me faire perdre toutes mes idées ! Je ne pouvais plus réfléchir.

J'étais en train de sentir mes déterminations, mes capacités, mes pouvoirs. Je pensai à Bloom pour me différencier. J'étais presque satisfait et voilà que cette identification était réduite à zéro par le regard d'une femme. Je n'étais plus que traîné vers elle. Je n'avais plus aucune base. J'étais en effondrement. Si encore la femme pouvait me lâcher, couper la séduction comme il arrive souvent, je pouvais peut-être retrouver mon passé, me reconstruire mais elle ne faisait rien. Appelez le 18. C'est un échappé. Un serveur me proposa un siège pour ne pas tomber. Je devais être affalé.

Diagnostic

Un lecteur trop attentif pourrait comprendre que nous recommandons la séduction pour une thérapie. Ce n'est pas du tout notre sujet qui est notre représentation.

Pourquoi cette perte de capacité, d'autonomie psychique ? Le psychisme n'est-il pas lié indissociablement au corps et au comportement ? On peut bien comprendre que le psychisme a le contrôle du comportement, qu'il est autonome mais moins qu'il risque de  changer d'un bloc, sur le coup. Cela revient à dire qu'on aurait plusieurs psychismes différents au cours de l'existence. On doit donc oublier l'acception commune du mot psychisme et j'ai repris le terme de pulsion. L'hypothèse de pulsions en nombre induit effectivement qu'elles soient séparées, indépendantes et autonomes. La pulsion peut être changée par un objet ou par un autre individu rencontré au hasard comme dans mon exemple. Ce terme de pulsion a été avancé par de nombreux auteurs : l'inconscient comme réserve de pulsions. Mais malheureusement, on ne précise pas l'essence de la pulsion ; la pulsion est … "structurée comme un langage". Nous estimons que Lacan voulait dire que la pulsion est une forme de langage. Le rêve est une sorte de langage. Mais c'est l'évidence : le rêve est de la pensée. Lacan ne connaissait pas la pensée. Il la confondait avec la réflexion. La preuve en est qu'il avait un autre : Freud. La pulsion est la représentation visuelle d'un acte accompli par une instance. La pulsion est une image. Une image avec des bruits mais sans langage structuré. Pour l'individu, cette image a un sens très fort parce qu'elle est différente de sa représentation actuelle. On voit l'écart avec Freud dans "Totem et Tabou". Freud nous dit qu'on entre en rébellion dans cette phase de changement de psyché. Mais nous ne le voyons pas ainsi. On n'entre pas en rébellion mais en différenciation : je n'ai pas ce totem-là. La représentation de l'individu est alors complètement changée car la représentation est induite par la pulsion. Le pouvoir donné par la représentation est à reconstruire. Le pouvoir n'est pas à confondre avec l'autorité; le pouvoir c'est l'identité. Il n'y a pas de pouvoir dans cette phase et donc l'autorité n'a rien à détruire, pas de rébellion même inscrite dans l'organisme. L'idée de rébellion ne se trouve pas là. C'est une fausse association. L'acte de révolte n'est pas dans ce sujet de représentation et comme c'est un vaste sujet, nous ne pourrons pas nous y étendre. Nous disons seulement que la révolte vient de ce que l'individu reste non assimilé  dans son cadre social. Il se perçoit comme inexistant dans son milieu social. La représentation n'est pas totalement inaccessible mais elle est d'abord difficile. Si le milieu extérieur est fermé elle reste inconnue.

Nous ne savons pas nous représenter. Nous sommes dans l'incertitude. Pourtant il y a une piste intéressante : le sentiment. Le système des sentiments génère le système des valeurs comme celui de la morale. C'est, par exemple, le bien, le beau, le sensuel, le vrai, etc. Or le sentiment se lie à la pensée. Il en résulte que les pensées sentimentales sont des indices, les symboles, de notre représentation du moi.

 

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