Immanence en vue

Chapitre 1

Immanence en vue

Pour quelqu'un comme moi qui défend l'idée d'autonomie totale de l'individu et de sa complète indépendance de la matérialité, il est particulièrement difficile de parler de la transcendance en tant que concept opposé à l'immanence. Quelque part, nous pressentons un hiatus ou une erreur de jugement. Les deux concepts ne peuvent pas être rapprochés même dans l'opposition.

Pour Sartre, tout passe par la conscience car elle est l'unique contact de l'individu avec la réalité. Sartre redéfinit la conscience dans son essai L'Imaginaire ( J.-P. Sartre, éd. Gallimard Folio, 1986) L'individu génère une image ou une pensée par le processus imaginaire ; la conscience de l'individu EST cette image ou cette pensée. Elle n'est pas, par contre, une réserve où puiserait l'imaginaire. On ne peut donc parler de qualités que pour telle conscience particulière. Par conséquent, la qualité ou l'essence de transcendance reste une qualité très secondaire puisque chaque conscience est particulière à son objet. Sartre nous dit que la conscience est transcendantale en tant qu'elle est extérieure à l'individu. La conscience d'une table est l'image d'une table du monde, d'un objet. L'individu ne se voit pas dans la conscience ou alors sous une forme imprécise.

Si au contraire, on dit que la conscience est une forme produite par un système supérieur et commun à toutes les consciences, la transcendance devient une conscience spéciale, un produit spécial qu'on peut marquer sur des exemples ainsi que d'autres qualités de conscience.

Voyez donc cette femme dans la rue, le front contre le mur d'une façade, les épaules agitées de sanglots, on devine qu'elle vient de recevoir une signification de rupture; elle tient encore le téléphone dans la main. Elle a pris cette posture négative parce qu'elle a perdu son image de moi fort. Elle faisait couple et elle avait pris un moi dédoublé, fort et assuré. Elle savait à chaque instant ce que faisait son partenaire. Elle vient de perdre ce moi. Elle n'a plus d'image propre ce qui montre la permanence de l'image en tant que présence à elle dans une pensée, permanence qui peut être bloquée et détruite. Cet exemple nous montre qu'il existe bien une immanence en nous que nous interprétons comme une image du moi. Que cette image s'absente et nous ne sommes plus rien qu'un simple organisme biologique.

Sartre (op. cit. part. 2, Le Probable, p. 117) veut nous montrer que tous les psychologues du début du XXe se sont acharnés en vain à déterminer cette immanence : Bühler(1907), Husserl, Burloud (1927), Bergson et son schème dynamique. Ce sont des phrases que Sartre nous donne à mettre aux archives mais quand même, il ne les a pas prises au hasard. Le schème est un savoir tendant à une représentation visuelle, une sorte de germe de la représentation. Sartre nous dit que le savoir ne s'efface pas devant l'image et que ces concepts relèvent d'une illusion, celle de l'immanence. Sartre s'est donné beaucoup de labeur pour repousser l'immanence mais il lui échappe quelques phrases comme celle-ci: "les signes verbaux représentent la surface de contact entre ce monde imaginaire et nous" (op. cit. part. 2, p. 127).

La tâche de produire une immanence comme facteur d'une transcendance pareille à d'autres organisations possibles psychiques va donc être une tâche rude.