La pensée comme relation

Chapitre 2

La pensée comme relation

L'immanence, nous verrons sa nature, est interprétée par une pensée. Le rapport est d'interprétation exactement comme lorsqu'on se trouve devant un hiéroglyphe et que nous sentons une tension pour comprendre le sens des signes. Une interprétation est dans le sens d'une traduction. Une pensée traduit quoi ? Une image. Une petite image partielle du monde. Il y a beaucoup de parties différentes du monde et il y a une infinité de pensées. Seulement une interprétation s'appuie sur un code qui est reconnu vrai, sinon l'interprétation est rejetée. Ce code est une nouvelle image qui doit contenir au moins un point commun avec l'image partielle. Or la pensée, qui est signifiante, aboutit à une image qui est son signifié. Le point commun est un détail d'un objet qui est l'objet plus ou moins caché du désir. La pensée crée une image statique du désir. Cette image est reconnue seulement par le sentiment. Nous n'en sommes pas encore dans le domaine de la sensation.

L'immanence n'est pas la pensée; c'est une collection d'images statiques et partielles des désirs. La pensée retrouve une seule de ces images dans l'extériorité. Nous n'en sommes pas du tout dans la pensée réfléchie. Il s'agit seulement d'association d'images. Cette association est en fait dans une direction unique de l'extériorité vers l'immanence. C'est une projection. Le Moi de la pensée est capté visuellement par le Soi de l'immanence. Il est indifférent de dire que le Moi entré dans l'immanence devient visuellement un nouveau Soi. Il faut se rappeler que le Moi et le Soi sont des figures visuelles qui sont incompatibles dans la coexistence. Tout est visuel dans l'imaginaire. Enfin le Moi retourne dans l'extériorité mais le Soi continue de lui apparaître furtivement à nouveau comme par répétition. Or c'est un Soi différent qui apparaît. C'est alors que la pensée verbale découvre ce nouveau Soi comme une étrangeté. C'est une découverte qui fait penser. Ce sont ces retours que nous avons visés au paragraphe précédent. C'est la découverte d'un domaine de l'immanence et son interprétation.

Cette découverte est évidemment très prégnante pour l'individu. C'est un nouveau Moi qui apparaît or on sait que le Moi est le facteur des actes. Les actes de l'individu sont copiés des actes du Moi. D'autre part on devine très bien qu'il y a deux extrêmes possibles pour le Moi. D'un côté, le retour peut prendre la forme hallucinatoire; c'est la forme hystérique, la forme de possession du Moi. À l'autre extrémité, il peut n'y avoir aucun retour; c'est la forme névrotique. Les deux formes dégradées sont éprouvées au début pendant l'enfance (5-8 ans) mais peuvent se prolonger et devenir perturbantes.

Un exemple typique de la névrose se trouve dans le roman de F. Kafka Le Château, 1926. Le personnage central voudrait une identité civile comme arpenteur auprès des services publics qui sont concentrés au "Château". En fait, il s'agit d'une identité tout court, une identité psychologique. Il essaye par tous les moyens d'être reçu au Château pour faire une demande réglementaire mais en vain. Il échoue à tous coups devant une logique spécifique à la bureaucratie. L'homme reste sans moi, dans un pays vide de relation.

Dans cette analyse, on voit que la pensée est complètement indépendante de toute faculté de l'individu. La pensée est autonome alors que la réflexion ou la pensée réfléchie dépend d'un point de départ qui est un but contraint donc extérieur et se limite dans un certain savoir. La pensée réfléchie s'exprime mieux dans l'écriture. Mais ceci reste à préciser car la pensée pourrait n'être pas si autonome que cela se présente de prime abord.

Si nous recapitulons. Nous avons l'immanence que nous appelons plus couramment le SOI et la pensée qui interprète le soi en tant que MOI.

L'imaginaire est donc pour nous identique au Soi ou à l'immanence. La pensée est pour nous synonyme de la conscience. Il n'y a donc plus aucune place pour la transcendance.