Une expérience

Chapitre 3

Une expérience

Bah ! Gardons l'esprit ouvert et allons rechercher où se niche une forme qui correspondrait au terme de transcendance pour ceux des lecteurs qui ne sont pas des matérialistes purs ou des consuméristes.

La transcendance est une forme de pensée. Nous avons vu que l'image est une synthèse de la pensée. En conséquence, nous devons décrire une image qui fait une synthèse de l'idée de transcendance.

Je me rends donc à un rendez-vous pour une enquête psychologique sur la transcendance.

J'arrivai devant un porte cochère immense mais sans numéro. Par l'aspect, je déduisis qu'elle correspondait à mon adresse de rendez-vous. Dans l'embrasure je découvris une vieille sonnette circulaire. J'appuyai sur le bouton mais je n'entendis rien. Je senti un début d'agacement. Tout cet arrangement signifiait : passer votre chemin. Tout à coup une trappe s'ouvrit. Deux yeux me regardaient. Je dis qui j'étais et mon motif. Une petite porte fut ouverte. J'entrai avec soulagement.

Je me trouvai dans un hall très spacieux qui tenait plus d'une cour intérieure. Il n'y avait qu'un escalier tournant dans un angle d'au moins quatre mètres de large avec une balustrade épaisse. Mais sans un mot, mon réceptionniste pris la direction d'un couloir haut de plus de trois étages. On entendait des éclats de voix qui faisaient des échos dans ce couloir. On me fit signe d'attendre et l'homme passa une porte. Je restais seul. Les secondes me parurent longues. La porte s'ouvrit et un autre homme me fit venir.

C'était une très grande pièce avec deux fenêtres. Néanmoins la pièce était sombre. Je fus entraîné vers le fond de la pièce où se trouvait un bureau, un homme assis sur une chaise à côté du bureau et deux hommes debout.

L'homme assis regardait le sol devant lui et se mit à parler. Sans jamais lever les yeux, il se mit à dire ce qu'il savait de moi. S'il posait une question, il y répondait lui-même peu après en me coupant. Ce n'était que des points moraux et déontologiques. Je commençai à trouver que c'était sans le moindre intérêt et à côté de mes buts propres. Puis il s'arrêta net. Les deux personnages me souhaitèrent un bon retour et se retournèrent. On me renvoyait. C'était sans appel. Je n'avait rien découvert.

Voilà ce qu'est l'homme de la transcendance. C'est l'homme qui est retiré dans des espaces profonds sans décor, sans objet. C'est l'homme qui est isolé derrière une épaisseur de vide. C'est l'homme qui n'a pas de regard et qui ne s'adresse qu'à lui-même. Il ne fait que donner des commentaires rabâchés sur des faits passés. Il n'a pas d'avis lui-même mais il vous prête un avis qu'il retourne aussitôt à un groupe sans vous laisser répondre. Vous avez rencontré un dominateur. Voici la quintessence de la pensée et de l'esprit de transcendance.

Si vous en doutez, je vous donne de suite un exemple très connu : Le Guépard de Lampedusa (1958). Je n'ai pas lu le roman mais j'ai regardé plusieurs fois le film de Luchino Visconti avec Burt Lancaster (1963). L'acteur joue bien ce prince de Salina qui n'a pas de regard, qui reste isolé mais qui épie sans arrêt les comportements des autres notamment Sidèra et sa fille Angelica, un homme qui n'a aucun but d'action, refuse des postes de fonctions politiques, mais épie et vise les intentions des autres hommes pour les situer dans la grande machinerie sociale.

Voilà, quelques déterminations de la pensée transcendantale. C'est en effet une forme soi à laquelle le moi devra s'accorder petit à petit, par la pensée. C'est un nouvel avatar du moi qui arrive bien plus souvent qu'on ne croit. Les Hamlet ou Don Quichotte sont légions mais ils ne sont que temporaires. À cela s'ajoute quelques impressions sur le décor, l'environnement impersonnel de cette pensée. Mais si cette pensée était aussi réduite sur le plan relationnel, n'était-ce pas pour donner la primauté au lieu ? Vous allez protester que si le moi rencontre un personnage sans désir, comment cet être pourrait-il provoquer un transfert vers le soi ? Il faut remarquer que ce type de personnage est toujours lié à un lieu. Donc le lieu est l'objet du personnage qui n'est pas sans désir. Dans le sens commun, transcender est accéder à un nouveau domaine qu'il soit concret ou non.

Toutefois jusque-là, je n'ai pas indiqué le côté positif de cette pensée. Contrairement à ce que j'ai laissé croire, il y a un effet créateur. Dans mon exemple, le vrai bénéfice de la démarche est que j'avais identifié les individus qui pouvaient m'aider. C'étaient les adjoints du maître. Leurs figures étaient gravées dans ma mémoire. C'est par eux que la révélation me serait donnée. En fait la transcendance est le début de toute la vie psychique sans névrose. Si on accepte la phase transcendantale assez sombre et contrainte, on est assuré d'une existence pleine et entière. Cela vient du fait que les différentes formes de pensée se suivent mais ne sont pas sur un même plan. Il faut passer par la phase transcendantale d'abord pour arriver à la phase suivante qui est celle de la pensée d'objet.