Sur le progrès

CHAPITRE 7 

Sur le progrès

  • Le progrès par la parole
  • La sémantique de l'imaginaire
  • La motivation à agir

Le progrès par la parole

   Si le capitalisme ne s'est étendu non pas par la seule augmentation de la population entre générations, ou par mutation génétique, Habermas nous indique : c'est parce qu'il y a intercommunication langagière. Weber voyait le capitaliste comme un prophète connaissant seul le processus de production (grâce au bilan) mais les associés arrivent et s'imposent de plus en plus. Mais Habermas ne le voit pas ainsi. Pour lui, les idées donnent une efficacité à la rationalité cachée mais toujours présente. C'est ce qu'il appelle une prétention à la validité des paroles. Prétention parce que implicite et validité telle que, par exemple, vérité, normativité, efficacité, etc. Pour Habermas, le progrès humain passe par le développement de la rationalité subjective et l'intercommunication langagière joue parfaitement ce rôle. C'est un facteur que Weber n'envisage pas mais c'est pourtant une théorie typiquement wéberienne. Pour Habermas, cette validité toujours supposée dans le fond de nos paroles est un nouveau moyen de progrès en accroissant l'étendue du champ subjectif autour de chacun, en échangeant les objets du monde virtuellement. Mais c'est là le point essentiel pour nous : les idées acquises dans l'apprentissage étendent le champ des objets de l'action. Elles ne motivent pas directement les actions. C'est notre point commun avec cette théorie de la rationalité. Et Habermas étudie dans une troisième partie cette intercommunication ce qui revient à entreprendre une recherche sémantique de la parole. Cette étude de la sémantique est rare et mérite d'être considérée avec une extrême attention ; néanmoins, nous n'en parlerons pas ici, reconnaissant qu'une expertise ou des avis d'experts sont nécessaires, ce dont nous ne disposons pas.

La sémantique par l'imaginaire

   Pour notre part, nous avons vu avec l'expérience d'écoute d'une chanson logomachique que la signification des paroles est retenue et bloquée dans un état de signifiant, c'est à dire de potentiel de signification, jusqu'à ce qu'une seconde parole incongrue et irrationnelle, déjà signifiée (pour un autre), libère la signification en attente des signifiants, libère d'une pensée technique, massificatrice, et objectiviste pour une pensée subjectiviste c'est-à-dire orientée sur le Soi1.

signifie

Et le Soi n'existe que dans la désagrégation de cette seconde parole. Mais cette désintégration en tant que fin est trop déplaisante à l'homme actuel ; or il faut bien franchir cette porte pour pouvoir renouveler l'acte c'est à dire retrouver l'être dans une fraction de temps, le vécu. Cependant l'intercommunication ne permet pas d'aller jusqu'au Soi. Elle s'arrête à la pensée technique avec ses variables et ses paramètres ; elle tâche de mobiliser le savoir technique de l'auditeur. Il n'y a que dans la manipulation qu'il est fait appel au Soi de l'auditeur pour le dominer et donc devenir son sur-Autre. Parole à double sens que Habermas écarte, pour cette raison, de ses recherches.

La motivation à agir

   En effectuant ce détour par les écrits d'Habermas, nous avons pratiqué sans le chercher la méthode prescrite de sa théorie de la communication. Or que ressentons-nous, après une bonne immersion dans notre lecture ? Nous ressentons une simple désintégration de la théorie d'Habermas en idées éparses ; nous avons une impression d'impasse. La confrontation avec la théorie d'Habermas ne valide pas ni n'invalide notre conviction de l'imaginaire. La validité concerne les contenus des paroles. Même s'il ressort une vérité des significations lues, elle reste enfermée dans un contenu. Et finalement, ces contenus ne forment plus qu'un tas, une multiplicité de phrases, autrement dit un tas de signifiants qui est détaché de notre Soi. Le contenu, le concept ne donne jamais de motivation de l'acte de parler ou d'écrire. C'est la motivation qui manque à la validité de Habermas. La rationalité est prise comme conduite de pensée dès lors qu'elle est mise en commun. La validité n'est qu'une mise en commun d'un savoir. Mais en quoi est-ce que cela motive à l'action ? Habermas ne le dit pas alors que Weber recopie la déclaration de Benjamin Franklin : (L'Ethique…, p. 87) « Songe que le temps, c'est de l'argent [...] »  Ce qu'Habermas passe totalement sous silence, c'est la force donnée à l'individu qui le pousse à agir. Or c'est dans cette force que nous voyons le progrès qui est et ne peut être que social. Le progrès est le changement d'un imaginaire qui n'est pas propre à l'individu mais totalement importé de la société.

   Si nous nous axons sur le concept de progrès, nous en arrivons à nous interroger sur la modification de l'imaginaire. Ce n'est pas le contenu de l'imaginaire, des rêves ou des visions qui crée le changement. C'est une modification de structure. Avec la régression, nous avons mis le doigt sur une modification de structure qui pourrait être à l'origine d'une croissance de l'imaginaire, donc être un facteur possible de progrès. Dans notre précédent essai (Philosophie La vie subjective L'acte La relation), nous avons poussé le plus loin possible cette interrogation sur le changement d'imaginaire. Nous ne le reprendrons pas dans cet essai. C'est un champ d'expertise psychologique trop spécialisée.

   Au début de l'essai, nous avons imaginé quelques expériences de pensée, étant convaincu qu'une mise en jeu des concepts en dehors du vécu n'est plus du goût actuel. Cet essai avait pour but d'exposer des échantillons d'imaginaire à la lumière du jour. Si nous reconnaissons cette part de notre nature humaine dans tous nos actes, nous irons peut-être moins vite à l'apocalypse.

1Cela pourrait rappeler Lacan, nous l'admettons, mais une symétrie du lacanisme dans un miroir. Le Nom-du-père symbolique deviendrait un imaginaire.